mercredi 20 mai 2026

La Fille d'Avignon de Francesca Rizzoni — Fable ou rendez-vous manqué ?

LA FILLE D'AVIGNON
Autrice Francesca Rizzoni

Aux Éditions HÉLIOPOLES_78 pages

C'est l'histoire d'une femme que l'on appellera Geneviève.
C'est l'histoire de Louis qui en tombe immédiatement amoureux.
C'est l'histoire de cette femme, enceinte, muette, retrouvée dans les sous-sols du parking du Palais des Papes à Avignon, qui va trouver refuge dans les coulisses du théâtre Garance.
C'est une histoire de jeu, de séduction, de silence et de mensonges.

Présentation des Editions heliopoles_La-fille-d-avignon_parution 2025


Mon avis :  

Ce court roman avance comme une scène de théâtre : deux personnages, un décor minimal, une situation qui bascule en quelques secondes. Ce qui frappe d’emblée, c’est le contraste entre la vulnérabilité extrême de cette jeune femme enceinte, à genoux au sol, et l’indifférence générale qui l’entoure. Tout le monde passe. Personne ne s’arrête. Sauf lui.

Louis, grand échalas un peu lunaire, homme de théâtre, est le seul à lui tendre la main. Et c’est là que le roman joue avec une frontière délicate : la jeune femme, en état de choc, se laisse emmener sans résistance, sans méfiance, sans même chercher à comprendre où il l’emmène. Un choix narratif qui peut agacer par son manque de vraisemblance… mais qui crée aussi une atmosphère étrange, presque suspendue, comme si les personnages évoluaient dans un monde légèrement décalé du réel.

On avance alors dans une attente fébrile : Qui est-elle ? Pourquoi ce mutisme ? Pourquoi accepte-t-elle tout sans un mot ? Et surtout : qu’est-ce que Louis projette sur elle, dans ce mélange de protection, de trouble et de maladresse ?

Le roman fonctionne comme une rencontre atypique, toute théatrale ou cinématographique, où l’on sent que quelque chose se joue sous la surface sans que l'on puisse le définir. Un roman à l'écriture dense et délicate à la fois, très court. La chute inattendue laisse un sentiment mitigé, était-ce un conte des temps moderne ou une fable à la morale convenue ? Note : 3,5/5




mardi 5 mai 2026

ICI COMMENCE MON PÈRE de Céline BAGAULT

 

ICI COMMENCE MON PÈRE
Autrice : Céline Bagault

Aux Éditions de l'Olivier

« On a retrouvé le corps de ton père. »
Quand elle apprend cette nouvelle, six ans après la disparition de son père, atteint de la maladie d’Alzheimer, la narratrice se demande comment prendre la mesure de ces années de doute et d’attente. Comment raconter cette histoire et faire entendre l’errance qui s’est glissée dans l’intervalle ? Comment signifier que, pendant un temps infini, son père avait disparu à jamais ?
La narratrice revient sur cette échappée et la mobilisation de la famille qui part à la recherche du fugitif. Une cérémonie est finalement organisée alors que le corps du « peut-être défunt » est absent.
Des années plus tard, une fois le corps retrouvé, la vérité échappe encore et de nouveaux récits s’échafaudent.
Avec une écriture précise et sensible, Céline Bagault explore toutes les facettes d’une disparition.



http://www.editionsdelolivier.fr/rechercher?utf8=%E2%9C%93&q=c%C3%A9line+bagault


Mon avis

Le choc de la disparition et l'attente

Ce premier roman d'une grande délicatesse nous livre tout le chemin à parcourir pour accepter une réalité dramatique. Le père avait bien quelques absences mais sa compagne était là. Cette présence lui permet de ne pas se confronter à la réalité de la maladie. 

Lorsque à bout de force, la compagne propose qu'il soit hospitalisé, là encore la réalité fait brutalement surface mais il sera entouré d'une équipe aguerrie alors il n'y a pas à s'en faire. C'est alors qu'un instant suffit à ce qu'il échappe à la vigilance de l'hôpital. Six longues années après son échappée, la terrible annonce : "on a retrouvé le corps de ton père". "Le corps de ton père" une locution brute qui éradique tout espoir si infinitésimal soit-il.

La nature comme lieu de résilience

Il aimait tant la nature, le voilà devenu elle. C'est ainsi que l'autrice avec tendresse et délicatesse retrace la vie de son père et sa perte en l'associant à la nature. Il n'est plus un corps, il est un tout universel. Où qu'elle soit dans la campagne, il est là.

Dans ce récit autobiographique, le réel est dans le factuel. Un père disparu dont on retrouve le corps six longues années plus tard. Alors ce qui ne pouvait être dit, seulement soupçonné, devient le fondement d'une recherche pour le retrouver à travers les souvenirs de moments partagés. Une résilience feutrée par les années passées à attendre que la réalité comble le fossé de l'attente. Il est à nouveau là. Les souvenirs sont parfois si lointains qu'ils en deviennent brumeux, évanescents mais les mots apaisent les maux. Raconter par l'oralité ou l'écriture c'est le faire vivre à nouveau dans ce qu'il offrait de meilleur.

Ma conclusion : 

Ce roman se lit d'une traite, on vit avec Céline Bagault le déni de la maladie, les recherches, l'attente, la vie entre parenthèse et la perte. L'écriture est délicate, précise, elle vous plonge dans la tension de l'attente et la résilience d'un postulat, finalement ce père sera toujours là à travers les saisons.

⭐⭐⭐⭐



jeudi 26 mars 2026

PAS D'ICI - d'Espérance Garçonnat - Premier roman – Atmosphère insulaire – Renaissance intérieure


 PAS D'ICI

Autrice : ESPÉRANCE GARÇONNAT

Un homme fuit son passé jusqu`à en perdre son nom. Il se réfugie dans le village d`une île italienne. Renommé Pezzettino par les habitants, il intègre la vie locale, découvre ses coutumes et ses rituels. Au village de Fermagina, bien loin du continent, la vie échappe à la frénésie du monde et à ses impératifs surfaits. Dans le café tenu par Armando, Pezzettino se noue d`amitié avec Lucio, gardien des secrets du lieu. Embauché comme précepteur par La Zia, matriarche d`une famille lourde de non-dits, il est séduit par Manuela aux yeux de miel... Porté par une écriture envoûtante et sensuelle, à l`élégance déjà affirmée, ce premier roman excelle à décrire la beauté sauvage d`une île méditerranéenne. Il relate avec sensibilité la renaissance d`un homme qui se délivre pour, enfin, vivre.


Mon avis : Premier roman – Atmosphère insulaire – Renaissance intérieure

Un personnage en quête de paix

Une silhouette qui traverse le village, une sacoche sous le bras, Pezzettino se rend chez la Zia pour donner des cours à un gamin en difficulté scolaire. Le môme s'ennuie, il aime les histoires que lui conte Pezzettino. La Zia, elle, profite d'escapades entre copines.

Pezzettino ou l'éloge du temps à contempler. Il n'attend rien. Trouver la paix, s'émerveiller d'un rien, raconter des histoires, s'en laisser conter. Le bonheur simple d'une place de café où Lucio attend.
Puis il y a Manuela, ses yeux de miel, la redécouverte du désir.

Une atmosphère insulaire délicatement rendue

Espérance Garçonnat brosse le portrait d'un homme et d'une île refuge, la plume est sensible. C'est un roman qui plonge le lecteur dans une atmosphère typiquement insulaire, tranquille mais où derrière les volets les secrets se cachent. L'homme réfugié là trouvera sa place et l'écriture décrit son cheminement délicatement, sans brusquerie, comme on délivre un animal d'un piège qu'il laissera loin derrière lui.

Une renaissance écrite avec douceur

Pezzettino a laissé son passé hors de l'île, comme des oripeaux tragiques, ses traumatismes se disloquent offrant une mise à l'abri de l'âme après le fracas. L'île n'est pas un décor, c'est le pansement nécessaire à une blessure muette.

Un premier roman où tout est description lente d'une renaissance sage et apprivoisée.

Pourquoi lire Pas d’ici ?

  • Pour son atmosphère méditerranéenne envoûtante

  • Pour la douceur de son écriture

  • Pour la beauté de ce personnage qui se reconstruit

  • Pour la finesse avec laquelle l’autrice évoque les blessures et la guérison

  • Pour un premier roman qui prend son temps, et nous invite à faire de même


mercredi 4 mars 2026

GRAND PRINCE de Alexia STRESI

 

GRAND PRINCE

Auteure : Alexia Stresi

Aux Éditions Flammarion

L’existence, c’est formidable, paraît-il.
C’est surtout long, estime Simone Guillou.
À 85 ans, elle pense heureusement avoir fait le plus gros. Il ne peut plus rien lui arriver.
Vraiment ?
Elle ne le sait pas, Simone. Elle est à mille lieues de s’en douter.
Mais la vie lui réserve enfin une surprise.
À Barthon-en-Retz, entre Atlantique et campagne, il sera question d’un crapaud en ciment, d’une enquête pas tout à fait policière, de la récolte du sel et d’amour.
Ah, et aussi de Pierre Soulages. Le peintre ? Oui, le peintre.
Après le succès "Des lendemains qui chantent", Alexia Stresi signe un roman lumineux qui confirme son talent pour créer des personnages inoubliables.
"Grand prince" raconte l’inattendu renouveau d’une vie.


Mon avis :

Alexia Stresi nous embarque dans une histoire tendre et délicate, teintée de poésie à la Amélie Poulain. Un crapaud qui décide de voyager alors qu'il n'avait jamais quitté son bout de jardin, ce n'est pas banal.

Ce n'est pas que Simone l'ait jamais trouvé beau ce crapaud de béton. Mais après tant d'années dans son décor, le lui enlever c'est un crime qui ne peut rester impuni.

Le gendarme Vincent Descote se retrouve bien démuni devant la détresse de cette vieille dame de 85 ans, sans histoire, qui s'évanouit en découvrant l'absence de sa décoration de jardin. 

Avant cette étrange péripétie, Simone se levait plus par devoir que par envie. Entre un fils accaparé par son travail et une petite-fille, Céline, son véritable soleil, mais happée par sa propre vie, Simone s'effaçait tranquillement. Entre lassitude et solitude, elle déclinait presque à bas bruit sans que ses proches ne semblent le voir. 

Simone veut savoir vers quelle destination ce fidèle amphibien de jardin a bien pu prendre son envol. le roman se déroule délicatement au gré des découvertes que ces recherches lui imposent. Simone décide enfin de vivre l'instant avec tout l'allant que lui permet son grand âge. Elle reprend les rênes de son destin avec entrain. 

Simone, entre fragilité et force nous transperce le cœur, nous amuse. On aimerait tant que toutes les Simone de la terre aient leur crapaud pour décider "A nous deux, la vie" !

Ce roman c'est un hymne à l'amour filial, aux liens intergénérationnels à cultiver. J'en suis sortie avec un sentiment de plénitude, de nostalgie et un sourire aux lèvres.

La construction du roman, alternant ce que l’on devine être des interviews des proches et la narration intime de Simone, offre une progression subtile. Elle fait de Simone plus qu’une grand‑mère : un symbole de résilience et de réinvention.

Et vous, quel est le dernier livre qui vous a donné le sourire ?

⭐⭐⭐⭐

mardi 25 novembre 2025

OEIL POUR OEIL de M.J. ARLIDGE


 OEIL POUR OEIL

Auteur : M. J. ARLIDGE

Aux Éditions 10/18

Le nouveau thriller complètement addictif de M. J. Arlidge. Emily est une mère célibataire dévouée. Jack commence un nouveau travail, dans une nouvelle ville. Leur point commun ? Ils font partie des neuf criminels auxquels le Royaume-Uni a offert une seconde chance et accordé l`anonymat à vie. Le système semble bien rodé et leur garantir une parfaite sécurité, jusqu`à ce qu`une mystérieuse taupe se mette à révéler leur véritable identité aux familles des victimes...
Alors que la frontière entre le bien et le mal apparaît comme des plus ténues, la contrôleuse de probation Olivia Campbell aura fort à faire pour tenter de rétablir le calme, démasquer la taupe et traquer les justiciers en quête de vengeance.
Un roman hors série de M. J. Arlidge, best-seller dès sa publication en Angleterre.


Mon avis

Ce roman nous entraîne dans les arcanes du service de probation, là où des contrôleurs guident des criminels ayant purgé leur peine. Le Royaume-Uni offre à ces assassins la possibilité d’une réinsertion : un accompagnement, une nouvelle identité, un travail – l’ébauche d’un retour à la normale que la victime, elle, ne connaîtra jamais.

Un postulat d’une force captivante.

Face à cette « seconde chance », les familles demeurent en proie à l’indicible. Endeuillées par des meurtres parfois atroces, elles restent figées dans une peine incommensurable, nourrissant une haine viscérale envers ceux qui bénéficient de l’oubli.

C’est là que M. J. Arlidge nous confronte à une question brûlante : les pires criminels ont-ils droit à la rédemption ? Et, par extension, la loi du Talion, si implacable, peut-elle vraiment apaiser ceux qui vivent dans l’ombre du deuil ?

L’auteur ne nous place-t-il pas, finalement, face au miroir de nos contradictions, en nous forçant à pénétrer l’espace le plus sombre de l’humanité ?

Le récit se déploie à travers une triple perspective : celle des proches inconsolables, celle des bourreaux qui s’en sont pris aux plus faibles, et celle des fonctionnaires désabusés, contraints d’accompagner – non sans angoisse – ces vies qui tentent de retrouver leur fil ordinaire.

Ma seule réserve concerne la diversité des archétypes criminels : une palette moins étendue n’aurait, selon moi, en rien diminué la richesse de la réflexion sociale. Elle aurait même renforcé la pertinence du rôle ardu des contrôleurs, en accentuant la nécessité vitale qu’ils ont de se préserver face à la dureté et à l’angoisse inhérentes au suivi de criminels notoires.

Pour son suspense ciselé, la force de son questionnement moral et la manière dont il explore les zones grises d’un système judiciaire où rien n’est binaire, ce roman mérite toute votre attention. 

Entre vengeance et rédemption, ce roman vous entraîne là où la morale vacille. Si vous aimez les récits qui sondent l’âme humaine, Œil pour œil est une lecture essentielle.

⭐⭐⭐⭐

mercredi 29 octobre 2025

CHRONIQUE DE LA MARIÉE DE LA FOSSE de Mélodie MILLER


 LA MARIÉE DE LA FOSSE

Autrice : Mélodie Miller

Auto Édition

Thriller psychologique
Et si les monstres se terraient dans les vieilles pierres ?
Tonnerre, Bourgogne - 1993
Le corps sans vie d’Agnès, 13 ans, est retrouvé dans les eaux glacées de la mystérieuse fosse Dionne. Après enquête, la justice conclut à un tragique accident. Dossier classé.
Tonnerre - 2025
Un randonneur découvre une femme noyée dans la fosse Dionne. Personne ne semble la connaître. Pas de papiers. Juste une robe de mariée flottant dans l’eau.
Et le même voile blanc porté par Agnès, trente ans plus tôt.
Simple coïncidence, mise en scène macabre ?
Dans ce huis clos à ciel ouvert, les soupçons rampent comme du lierre sur la pierre.
Et si chacun avait quelque chose à cacher ? Et si tout le monde mentait ?
Entre secrets étouffés, mémoire noyée et vérités troubles, les questions se bousculent :
Qui a tué Agnès ? Qui est cette nouvelle mariée de la fosse ?
Et si, au fond, la fosse était vraiment maudite ?
La mariée de la fosse est un polar glaçant, inspiré de faits réels.
« Un suspense haletant entre mémoire enfouie, poids des non-dits et drames sociétaux. »
« Mélodie Miller aime faire frissonner ses lecteurs avec des histoires où le passé empoisonne le présent, où les secrets deviennent des armes. Après Nuit et Le Serment, elle revient avec un roman époustouflant à la croisée du true crime et du thriller sociétal. »

Mon avis :

Ce roman est né d’une rencontre : celle entre l’émeraude sertie de pierres de la Fosse Dionne et l’autrice. Une rencontre que j’ai faite moi aussi, dans le même état de sidération, devant ce décor ensorceleur où l’eau mystérieuse semble veiller au creux de la ville de Tonnerre depuis des siècles.

Dans ce thriller psychologique, point de détails gore, mais une montée en puissance d’un suspense aussi élégamment déployé qu’un motif de dentelle de Calais. Le va-et-vient entre passé et présent nous fait découvrir les personnages au fil des pages, nous entraîne dans des pistes crédibles qu’il faut abandonner dès le chapitre suivant.

Le roman repose sur une double temporalité : deux meurtres, à trente ans d’écart, dans le même lieu, avec la même mise en scène. Une adolescente en 1993, une femme en 2024. Toutes deux retrouvées noyées dans la fosse Dionne, vêtues d’une robe de mariée. Le passé ressurgit, et avec lui les secrets enfouis.

Le personnage d’Anna Blanchard m’a particulièrement touchée. Jeune stagiaire devenue rédactrice en chef, une rareté en presse quotidienne régionale. Les éléments de décor du journal local m’ont fait sourire : il y a longtemps que les rédactions ne sentent plus le tabac froid et la sueur. Ce ne serait plus politiquement correct. Aujourd’hui, des acronymes comme HSE (Hygiène, Sécurité, Environnement) ont remplacé ces vieux souvenirs.

Face à elle, Julien, gendarme impliqué, tenace. Ensemble, ils forment un duo d’enquêteurs atypique mais complémentaire, chacun apportant son regard sur les faits, ses intuitions, ses failles. Anna fouille les archives, le gendarme interroge les vivants. Tous deux cherchent à faire parler les silences.

Entre Agnès et Camille, quel psychopathe, tristement familier dans l’histoire du département de l’Yonne, a pu croiser la route de ces jeunes filles ?
Innocentes ? Peut-être pas tout à fait.

Plus qu’un thriller, Mélodie Miller nous invite à réfléchir sur des thèmes de société omniprésents dans l’actualité : le harcèlement, l’emprise, l’accompagnement des vétérans au retour de théâtres de guerre.
Le silence.

Un silence assourdissant, prétexte à un sort funeste pour celles et ceux qui voudraient le briser.

Dans ce récit haletant, l’autrice nous embarque dans une folie meurtrière qui ne prend pas sa source dans l’eau vivace de la Fosse, mais dans les méandres de la construction de quelques jeunes gens privés de l’essentiel : de l’intérêt et de l’amour.

Ce n'est pas la fosse qui est maudite. Ce sont les secrets qui s'y cachent.

Ce roman est un accrolivre, impossible à lâcher avant l'épilogue.



mardi 14 octobre 2025

CHRONIQUE DE LES VÉRITÉS PARALLÈLES de MARIE MANGEZ

 

LES VÉRITÉS PARALLÈLES

Autrice : MARIE MANGEZ
Aux Éditions : FINITUDE

Depuis tout petit, Arnaud rêve de devenir grand reporter. Devenu le journaliste-vedette d'un hebdomadaire de renom, il reçoit le prestigieux prix Albert Londres pour ses reportages passionnants. Prenant ses distances avec la déontologie, il joue avec le réel et l'imaginaire, mais lorsque ses collègues s'interrogent, Arnaud voit sa carrière et sa famille menacés par un scandale inévitable.




Mon avis

« Les vérités parallèles – Marie Mangez : chronique d’un imposteur sincère entre solitude et fiction »

Et si l’imposture d’Arnaud Daguerre n’était pas un mensonge, mais une tentative désespérée de combler une enfance sans tendresse ? Dans Les vérités parallèles, Marie Mangez explore les failles d’un homme que ses parents ont élevé comme on coche une case, sans chaleur ni regard. Arnaud n’a pas été désiré pour lui-même, mais pour répondre à une norme sociale, celle de transmettre. Très jeune, il se réfugie dans les récits journalistiques, ces mondes d’aventures qui lui permettent de rêver une vie plus vibrante que la sienne. Ce n’est pas l’ambition qui le pousse, mais le besoin de plaire, de se sentir exister dans les yeux des autres — mentor, lecteurs, épouse.

Le roman nous plonge dans la tête d’un imposteur sincère, rongé par l’angoisse de la performance et la peur d’être démasqué. Arnaud invente, enjolive, brode avec quelques lambeaux de réel. Il ne cherche pas à tromper, mais à répondre à une attente. 

« Il ne peut pas savourer le pouvoir de ses mots, céder — parfois — à la douce griserie de savoir les personnages exister dans l’esprit de quelques milliers de lecteurs, de savoir que pour ces lecteurs, la matière qui jaillit de sa tête devient réalité. » Marie Mangez, Les vérités parallèles

Abandonné par ceux qui lui ont offert cette vie comme un palliatif à une solitude infinie, Arnaud Daguerre se retrouve face à lui-même, sans filet. Rudy, son Jiminy Cricket sombre, ne le quitte jamais vraiment, lui rappelant son funambulisme permanent, cette marche sur le fil entre fiction et vérité.

Mais au fond, Arnaud est désespérément seul. Il n’a pas choisi la violence pour échapper à la honte, comme d’autres imposteurs tragiques. Il n’a pas tué, il a simplement chuté. Et dans ce miroir brisé qu’est devenu sa vie, que restera-t-il de lui ? Peut-être cette sincérité paradoxale, cette fragilité bouleversante, et ce besoin d’amour jamais comblé, qui font de ce roman aussi troublant que profondément humain.

Ce qui frappe aussi dans ce récit d'une chute annoncée, c’est le silence assourdissant de tous ceux qui auraient pu voir les failles. Les journalistes sont censés être « rattrapés par la patrouille », le droit de réponse existe pour pointer les zones d’ombre. Pourtant, durant des années, aucune association, aucun lecteur, aucun collègue n’a mis le doigt sur les incohérences des articles si bien ficelés du bel Arnaud Daguerre. Comment expliquer cet aveuglement ? La crédibilité construite par le talent, la reconnaissance d’un prix prestigieux et, sans doute la logique économique des ventes ont anesthésié la vigilance. Et lorsque la vérité éclate, le journal préfère jeter Arnaud en pâture à la vindicte publique plutôt que d’assumer sa part de responsabilité. Une mécanique implacable, où l’homme devient le bouc émissaire d’un système qu’il a longtemps servi.

vendredi 3 octobre 2025

Chronique de UNE SALAMANDRE A L'OREILLE de Fabrice Capizzano

 

UNE SALAMANDRE A L'OREILLE

Auteur : Fabrice CAPPIZANO

Aux Editions Au Diable Vauvert

Ancien auteur en rupture avec l’écriture, apiculteur père de trois enfants, flanqué de son grand ami Robert, un tonton flingueur foutraque et haut en couleur, Samuel Page survit depuis la mort de sa femme, son grand amour, entre ses ruchers, l’éducation chaotique de ses trois enfants et la culpabilité.
Partagé entre le passé qui le ramène inlassablement à la tragédie et le présent qui le dépasse, incapable du deuil, c’est dans la compagnie de ses abeilles et au rythme de la nature qu’il trouve la paix et cherche à se reconstruire. Mais l’arrivée d’une stagiaire pleine d’impatience de vivre vient chambouler sa désespérance et raviver les blessures.


Mon avis

Samuel est un homme en ruine, brisé par le chagrin. Depuis la mort de Diane, son épouse, il se réfugie dans ses ruches comme on se terre dans un terrier. Il parle aux abeilles, leur prodigue des soins, leur confie ce qu’il ne peut dire à ses enfants. Ces derniers, eux, poussent comme des plantes : nourris d’amour mais livrés à eux-mêmes, ils grandissent en liberté, parfois en friche.

L’arrivée de Billie, stagiaire volcanique, n’est pas un choix mais une nécessité. Sans Robert, son ami de toujours, Samuel ne peut assurer seul la transhumance. Billie est efficace, intuitive avec les abeilles, et cela le pique. Il jalouse sa facilité, son enthousiasme, son bavardage incessant qui l’épuise. Elle l’agace autant qu’elle l’aide. Elle est là, et il doit faire avec.

Samuel voudrait ne vivre que pour ses abeilles et ses enfants, qu’il aime plus que tout. Mais le drame qui les a privés de leur mère le ramène sans cesse à sa culpabilité : celle de n’avoir rien vu, rien empêché. Diane était son tuteur, son socle. Elle portait leur quotidien pour qu’il puisse écrire. Mais l’écriture s’est tarie, engloutie par le miel, par les gestes, par le silence.

Et puis, il y a Zoïa. Une salamandre. Un NAC improbable, presque absurde, qu’il adopte comme on s’accroche à une bouée. Zoïa devient le miroir muet de sa douleur, de son besoin de mettre des mots sur ce qu’il n’a pas su dire. Elle est là, posée sur son épaule, comme un souffle, une présence, une oreille.

Le roman m’a paru ralenti, englué parfois dans les descriptions, dans l’omniprésence des abeilles. Mais au fil des pages, quelque chose se fissure. Une vérité crue surgit, une lumière inattendue. Le titre, étrange au départ, prend tout son sens à l’acmé du roman. Zoïa n’est pas qu’un animal : elle est le symbole d’un basculement, d’un réveil, d’un retour à soi.

Cette écriture m’a profondément déconcertée. Jusqu’à l’acmé du roman, on se perd dans la douleur du deuil que Samuel essaime au fil des pages, comme un pollen invisible. Il y a une maîtrise indéniable du dialogue, une tension sourde, et cette quête de rédemption qui prend une forme inattendue : une salamandre sur l’épaule, comme un talisman muet. Ce roman ne se livre pas facilement, mais il finit par révéler une vérité brute, presque organique : cette salamandre à l'oreille d'une femme qui n'est plue.