jeudi 20 août 2026

LA PORTEUSE DE LETTRES de Francesca GIANNONE

 

LA PORTEUSE DE LETTRES

Autrice : Francesca GIANNONE

Aux Éditions Le LIVRE DE POCHE

Italie, années 1930. Un car s’arrête sur la place de Lizzanello, petit village des Pouilles. Carlo, l’enfant du Sud, en descend, accompagné d’Anna, sa femme. Originaire du Nord, celle-ci découvre une terre inconnue, figée dans le temps, écrasée par le poids des traditions. Anna ne va pas à l’église, aime lire, est curieuse. Elle est, aux yeux des villageois, «  l’étrangère  ». Contre l’avis de Carlo, elle devient la première postière de Lizzanello. Pendant plus de vingt ans, d’abord à pied puis à bicyclette, elle délivre le courrier  : les missives des amants  ; les lettres des hommes envoyés au front ou partis chercher fortune à l’étranger. Trait d’union entre les habitants du village, Anna connaît tous les secrets. Mais il en est un qu’elle gardera jusqu’à sa mort.
Au gré des événements de l’Histoire, Francesca Giannone, qui s’est inspirée du passé de son arrière-grand-mère factrice, dresse le portrait d’un esprit libre et livre une bouleversante histoire d’amour.

Malgré les drames, les désirs inassouvis, une ambiance lumineuse règne sur ces pages. Laurence Caracalla, Le Figaro magazine.

Prix Bancarella des libraires.

Mon avis

« Le savoir, c’est le pouvoir. » Francesca Giannone, La Porteuse de lettres

Une pionnière extraordinaire qu'il ne faut pas laisser dans l'oubli

Francesca Giannone nous offre une fresque de l'Italie de 1934 à 1961 au cœur d'un village des Pouilles ancré dans son époque.

Arrive Carlo, l'enfant du pays de retour pour prendre possession d'un héritage qui le met à l'abri du besoin. Une maison, des terres. Anna, enfant du Nord de l'Italie, épouse de Carlo, souffre déjà de la chaleur dès la descente du car qui les a amenés à Lizzanello avec son fils.

Pour les habitants de Lizzanello, Anna est l'étrangère. Celle qui ne va pas à l'église. Invitée chez sa belle-sœur, elle ne connaît pas les conventions qui font d'elle l'aide-cuisinière de la maîtresse de maison. Institutrice, elle aime lire. Les livres, elle va les partager, ils seront le fil de messages subliminaux qui éclaireront sa vie. Il n'y a malheureusement pas de poste pour elle à son arrivée mais elle refuse d'attendre son mari à la maison. Il lui faut travailler, être indépendante. Cela dépasse l'entendement de sa belle-sœur.

Voilà que le facteur décède brutalement. Anna n'y réfléchit pas à deux fois. Elle postule. Elle est instruite, elle pourra donc faire la tournée sans mal. Elle est embauchée contre l'avis de son mari et du village tout entier. Ce n'est pas un métier de femmes.

Anna connaît ainsi tous les petits secrets du village. Indépendante, volontaire, à l'écoute, elle sera à l'initiative de la Maison des femmes. Protéger les femmes de la violence conjugale, c'est indispensable pour elle. Elle ne conçoit pas que l'argent laissé à sa disposition ne serve pas à l'émancipation des femmes. Le savoir, c'est le pouvoir.

Carlo est un homme heureux de revenir chez lui, entouré de ceux qu’il aime. Il retrouve sa terre, ses racines, son frère, son village, avec la joie simple de celui qui revient au pays. Mais son passé n’est pas aussi paisible qu’il le croit, et certaines vérités le rattrapent. Il tente de concilier son rôle d’époux, de père et d’homme du village, parfois avec maladresse, parfois avec une grande noblesse. Carlo n’est pas parfait, mais il est profondément humain : il se trompe, il se reprend, il apprend. Son chemin est celui d’un homme qui cherche à faire au mieux dans un monde où les conventions pèsent lourd.

La sororité, le combat contre le patriarcat, le besoin d'égalité, le secret, la guerre, le fascisme, ce roman vous embarque, vous ballote d'émotions en émotions pour vous laisser un sourire doux-amer à l'épilogue. Quel personnage cette Anna ! Faite de résilience, de droiture et de colère sourde, elle avance. L'humanité des personnages tient dans ce que l'amour est leur moteur même si l'absolu réside parfois dans ce que l'on se refuse à vivre pour ne pas briser les conventions.

Un très joli moment de lecture.

Pour aller plus loin

Interview de Francesca Giannone La porteuse de lettres, BIBLIOSURF

mercredi 19 août 2026

LES PROJECTILES de LOUISE ROSE


 LES PROJECTILES

Autrice : LOUISE ROSE

Aux Éditions P.O.L./ FICTION

C’est l’histoire d’une fuite et d’une quête sur cinq jours. Bébé, la jeune héroïne de ce premier roman, quitte brusquement son compagnon pour aller chercher une boîte qu’elle a enterrée dans le jardin de la maison où elle a vécu enfant. Cette boîte renferme des babioles secrètes qui, au fil du récit, se manifestent sous la forme de flashbacks.

La fuite de Bébé donne lieu à un avis de « disparition inquiétante ». Cinq jours de suspense, d’accidents, de souvenirs qui remontent à la surface, mais racontés à rebours. Le roman s’ouvre sur le chapitre 16, le dernier, où Bébé atteint son but et retrouve sa boîte, pour remonter dans le temps jusqu’au premier chapitre dans lequel Bébé bifurque étrangement, s’échappe d’un quotidien auquel elle ne peut plus appartenir. Pourquoi disparaître ainsi, uniquement pour retrouver une vieille boîte en métal ? Bébé n’a pas la réponse. Et ça ne l’intéresse pas. Elle vit une aventure à tiroirs. Les projectiles, ce sont des souvenirs, des traces, des objets et des mots qui déboulent dans le récit, et apparaissent sous forme d’impacts. Quelque chose n’est pas à sa place ou n’en a pas. Cette lecture à rebours permet de jouer avec le récit et les attentes du lecteur, comme dans un jeu de piste et un puzzle.

Roman virtuose, burlesque, plein d’humour, d’énigmes, de suspense, où les jeux de langage participent de la quête. Le moindre détail devient signifiant. La fuite crée un léger trouble dans le temps et l’espace, dans la vie elle-même. Le roman est une échappée reliée à un objet dérisoire et immobile mais où toute l’émotion d’une existence semble se concentrer et vibrer. L’objet de la quête est un secret, enfermé dans une boîte dont les objets modestes sont eux-mêmes des secrets en forme de souvenirs. Comme si Bébé devait quelque chose à l’enfant qu’elle a été, un pacte indicible, infime et intime. Un pas de côté qui nous propulse dans une autre dimension que tente de nous faire vivre ce récit à rebours.


Mon avis


Une fuite en avant que Louise Rose nous conte à rebours. Une quête pour retrouver un morceau d'enfance. Bébé se jette dans un train, puis se glisse dans un jardin dans lequel elle n'a plus vraiment de repères. Elle reconnaît le chat, mais n'y voit pas de mauvais présage.

Entre le chat d'Alice au pays des merveilles, la naïveté de Bébé  (que l'on ne laisse pas dans un coin) et cette recherche d'un morceau du passé comme pour conjurer le présent, les références qui vous viennent à la lecture de ce roman pas comme les autres sont pléthoriques. Mais où se situe la vérité, celle de Bébé et celle du lecteur ?

Difficile de suivre ce besoin irrépressible de Bébé de retourner sur les lieux de son enfance, de quitter Boris, son compagnon, à peine lui a-t-il apporté ses yaourts préférés. Cet empilement incroyable de mots inarticulés qui lui reviennent de ce moment où elle vivait avec Tonton Bermuda et Monique. À l'image de cette question gravée dans sa mémoire : « Un jour elle lui avait demandé, à tonton Bermuda, pourquoi les chiennes enterraient les os au fond du jardin. Spourgardéleurtrézorbienocho mon poussin ». Les mots ne s'articulent plus, ils s'enchaînent d'un bloc pour finir scellés dans le souvenir de Bébé, avant de lui revenir en plein visage comme autant de projectiles du passé.

Ce roman est inclassable, véritable jeu de piste. On tourne les pages pour savoir quel événement a été le déclencheur de ce retour vers le passé pour Bébé. Les projectiles sont en réalité un puzzle dont les pièces ont été jetées pêle-mêle et qu'il faut tenter de reconstruire. Accepter de ne pas tout comprendre.

Un récit déstabilisant. « Partir, c'est déjà une raison » : aller au bout de ce roman est un challenge.







EMMA M. LION de Beth BROWER


 EMMA M. LION

Autrice : Beth BROWER

Aux Éditions Flammarion

Mars-Avril 1883 "Je suis arrivée à Londres sans aucun incident. Récemment, je n`ai vécu que de très rares victoires, et ceci en est une." Passez la porte de Lapis-Lazuli House et laissez-vous guider par la plume aiguisée et sarcastique d`Emma M. Lion. Un charme à la Jane Austen, un humour résolument moderne. Après trois ans passés au service d`une cousine aussi riche qu`odieuse, Emma M. Lion retrouve enfin sa bien-aimée Lapis-Lazuli House, dans le charmant et fantasque quartier londonien de St. Crispian. Ses ambitions de mener une vie d`étude et de mondanités en jouissant du plus de liberté possible étaient déjà une gageure, mais c`était compter sans son insupportable Cousin Archibald et sa redoutable tante, Lady Eugenia Spencer, qui semblent avoir voué leur existence à rendre la sienne impossible.


Mon avis


Lapis-Lazuli House est bien davantage qu’une maison pour Emma M. Lion. Orpheline dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, elle quitte sa cousine pour rejoindre la demeure qui lui reviendra à sa majorité. Dès les premières pages, le roman vous happe : Emma, avec son tempérament rebelle et sa langue parfois acérée, rappelle ces héroïnes indomptables que la littérature anglaise a offertes au monde. Reléguée dans les combles par son cousin Archibald, elle transforme ce recoin en un domaine propret et accueillant, comme pour affirmer qu’on ne relègue pas si facilement une jeune femme déterminée.

Peut-on être délicatement acerbe ? Emma le peut, et elle le doit pour affronter la pingrerie d’Archibald, qui oublie un peu trop volontiers la rente dont il est redevable. À l’instar d’Elizabeth Bennet, elle manie la finesse, la diplomatie et une forme de malice pour obtenir ce qu’elle estime lui revenir de droit.

Beth Brower brosse ainsi le portrait d’une société patriarcale où les femmes doivent lutter pour être simplement traitées équitablement. Mais Emma M. Lion n’est pas qu’un roman sur l’émancipation féminine : c’est aussi un objet-livre conçu comme l’écrin du journal d’Emma, un petit bijou pastel que l’on ouvre avec la même curiosité que l’on pousserait la porte de Lapis-Lazuli House.

Les descriptions des lieux qu’affectionne Emma participent pleinement au charme du récit. St Crispian devient un personnage à part entière : son église, ses rues, ses habitants (et même son fantôme) composent un quartier dans lequel le lecteur aime flâner aux côtés d’une héroïne dont l’esprit et la malice rappellent les grandes figures féminines de la littérature anglaise.

On referme ce premier tome avec l’envie immédiate de poursuivre le chemin aux côtés d’Emma. Sa voix, son humour et sa détermination donnent à ce récit une énergie que l’on a hâte de retrouver dans la suite.

L'INVITÉE SURPRISE de ALISON ESPACH

L'INVITÉE SURPRISE

Autrice : ALISON ESPACH

Aux Édistions POINTS

« L’hôtel est exactement comme l’espérait Phoebe. Dressé au bord de la falaise, il semble l’attendre patiemment. Elle ne voit pas l’océan derrière l’édifice, mais elle sait qu’il est là, de la même façon qu’elle sentait la présence de son mari, en train de taper son livre dans son bureau, chaque fois qu’elle se garait devant la maison. L’amour était un fil invisible qui les connectait en permanence. »
Cet hôtel, le Cornwall Inn, Phoebe en a rêvé avec son mari. Mais elle est seule quand elle descend du taxi, sans bagages, dans la magnifique robe de soie vert émeraude qu’elle n’a jamais osé porter. Si elle a vécu sans éclat, elle mourra avec panache. Tout est prévu, de la promenade sur la plage au coucher du soleil au plateau de fruits de mer, en passant par la crème brûlée et la boîte de comprimés… Tout, sauf un détail : l’hôtel est entièrement réservé pour un mariage grandiose, une semaine de festivités. Et la mariée ne laissera personne gâcher son grand jour.
Avec L’Invitée surprise, Alison Espach signe un roman sensible et fascinant à l’humour piquant qui nous plonge dans la psyché d’une femme sur le fil du rasoir.


Mon avis :

Il suffit d'un tout petit rien parfois pour qu'un plan parfait tombe à l'eau. Une réservation dans un hôtel huppé de Rhode Island, la robe idéale, l'océan... Seulement voilà, l'hôtel est privatisé pour un mariage, les invités font la queue pour prendre leur clé de chambre. Tout le monde vante le couple qui va se marier : Gary est si parfait, Lila est si jolie. 

Rien pourtant ne doit détourner Phoebe de son objectif, même pas d'avoir rencontré la mariée dans cet ascenseur. Et pourquoi lui a-t-elle tout dit de son funeste projet ? Cela a été plus fort qu'elle. 
La mariée a tout organisé, six jours de festivités, des animations, et LE mariage de conte de fées. Pas question d'une suicidée en robe vert émeraude dans cet espace-temps.

La gageure réussie d'Alison Espach est de transformer ce huis clos au bord de l'océan et cette rencontre improbable de deux destinées opposées en une ode touchante à la sororité et à la vie. Une plume sensible, poudrée d'humour incisif pour démontrer qu'une rencontre peut tout changer.

L'autrice aborde des thèmes difficiles comme le deuil d'un amour et d'un compagnon, la remise en question de toute une vie y compris professionnelle, la solitude. Ce roman sonne juste, il mêle efficacement l'absurde, le désespoir et le piquant de situations qui montrent la volonté de contrôle des deux héroïnes. On y suit la rencontre de Lila et Phoebe : l'une, gâtée par la vie, autocentrée qui voit son mariage avec Gary comme la consécration d'une vie pleine et heureuse, mais seule au point d'être sans filtre avec Phoebe, jusqu'à la prendre en otage d'un mariage alors qu'elle vient de divorcer.  

Ce roman est captivant, des situations cocasses, on souhaite savoir laquelle des deux protagonistes verra son projet gâché ou s'il y aura un épilogue heureux. Alison Espach réussit le pari de sortir des clichés pour nous embarquer dans un récit poétique et touchant. Il aurait pu être écrit par une descendante de Jane Austen.

Une écriture rythmée, ciselée, des personnages à la psychologie approfondie, un accrolivre comme on les aime.

 



lundi 27 juillet 2026

ROXANNE de ROMAIN AGUILA


 ROXANNE

Auteur : Romain AGUILA

Aux Éditions BUCHET CHASTEL

Premier roman de Romain Aguila, Roxanne est le portrait sec, nerveux et fragmenté d'une jeune femme cabossée par la vie et passionnée de musique.





Mon avis :

Un primo roman court, dense, brut, dont l'atmosphère donne à ressentir pleinement le mal-être de Roxanne.

Si l'héroïne se prénomme Roxanne, ce n'est probablement pas un hasard. "Elle n'est obligée à rien, mais elle se fiche bien de savoir si c'est bien ou mal" : elle vibre d'un manque intense, celui du corps, celui du riff disparu.

Le riff : la colonne vertébrale de cette enfant marquée par un accident qui n'aura de cesse de la définir. La bouche abîmée comme empêchée de s'exprimer. Une cicatrice pour barrer les mots. Comme si ses doigts courant sur les cordes l'autorisaient à dire la rage, la peur, la douleur. La recherche du riff musical parfait lui rendrait toute la visibilité, la voix perdue, l'autoriserait à être, tout simplement.

Et puis le manque. Le besoin de s'évader de son corps, d'un monde qui l'invisibilise, l'abandon. Que faire de ce corps qui réclame son évasion ? Pourquoi se lever le matin ?

Le riff devient le point d'appui d'une Roxanne sous anesthésiant, cherchant désespérément le beau pour écarter la souffrance. La résilience de Roxanne passe par le sol, (celui sur lequel elle s'est abandonnée pour s'oublier, une aiguille à proximité), mais aussi par la note qu'elle crée pour sa rédemption. Roxanne, perdue, trouve une voie pour exister.

Dans une prose habitée, Romain Aguila nous livre la lutte quotidienne, les doutes, la volonté farouche portée par la musique. Par la délicatesse de sa plume, l'auteur semble caresser son personnage d'une infinie tendresse, l'accompagnant pas à pas dans sa quête d'absolu.

Un roman férocement vibrant, lumineux dans un monde sans poésie que l'écriture pourtant recrée.


dimanche 19 juillet 2026

NOURRICES de Séverine CRESSAN : L'industrie mercenaire la mal nommée


 NOURRICES

Autrice Séverine CRESSAN

Aux Éditions DALVA

Un premier roman français exceptionnel, aussi sensuel que bouleversant. A travers les aventures de quelques femmes, on découvre l'incroyable vie des nourrices, ces mères invisibles sur lesquelles a reposé toute une industrie pendant plusieurs siècles.
Dans ce village, c'est du corps des femmes qu'on tire l'argent qui fait vivre les familles. Car ici, on vend une denrée précieuse : le lait maternel. Sylvaine, son propre enfant à peine sevré, accueille chez elle comme tant d'autres une "petite de la ville". Mais une nuit, en pleine forêt, elle découvre un bébé abandonné dans une clairière et à ses côtés un carnet qui raconte son histoire. Elle ne pourrait veiller sur ces trois nourrissons et quand celle dont elle a la garde meurt dans son sommeil, elle n'hésite pas à échanger les bébés. L'enfant mystérieuse prend la place de Gladie, cette petite fille qui lui avait été confiée...
Avec ce premier roman sensuel et bouleversant, Séverine Cressan révèle les rouages troublants d'une industrie méconnue. Dans ces pages inoubliables, elle nous entraine dans un univers où la nature et l'enchantement ne sont jamais loin et réinvente l'histoire de ces mères invisibles.


Mon avis

Séverine Cressan nous embarque dans un voyage dans le temps, au cœur d’un territoire rural proche d'une grande ville. Quelques heures de route qu'Allouïn, dit "la Chicane", parcourt inlassablement pour que les nourrices viennent remplacer les femmes dont la condition impose de ne pas allaiter.

Avec un paradoxe qui n'est pas sans rappeler l'univers de Sandrine Collette, l'autrice nous rappelle que dans une époque pas si lointaine, les femmes n'étaient pas maîtresses de leur vie ni de leur corps. Pour assurer la survie de leur propre famille, elles devenaient des "femmes laitières", souvent sans même percevoir les sommes qui leur étaient dues pour cette fonction, ni pour l'amour qu'elles ne manquaient pas d'offrir aux enfants. Ce parallèle avec Sandrine Collette me vient aussi du fait que certaines régions, comme le Morvan, ont été historiquement très actives dans cette quasi-industrie des nourrices.

Le roman donne à voir combien les femmes ont pu être réduites à des objets utilitaires que les hommes s’arrogeaient le droit de rendre fertiles à tout point de vue. Quoi de plus normal pour un fermier que de disposer des "femelles", jeunes ou moins jeunes, quand les engrosser permet en plus de s'enrichir ? La Chicane est le vil rouage de cette exploitation que les hommes ne contestent en rien.

Pourtant, ce drame sombre est illuminé par la tendresse. Sylvaine, qui se voit obligée par sa condition à engager un allaitement mercenaire, offre un amour infini à l'enfant de lune, sa "Gladie" (Aglaé). Elle incarne l'ambassadrice délicate d'un amour né hors création, né simplement de la vulnérabilité d’un tout-petit qu’elle considère à l’égal de son propre enfant. Face à la cruauté de cette époque, le récit explore aussi la folie qui percute ces mères citadines à qui l'on arrache le bébé pour l'envoyer à la campagne sous prétexte que leur rang leur interdit d'allaiter.

J'ai profondément aimé la plume de Séverine Cressan. Elle nous raconte ces mères de lait, pas toujours solidaires pour obtenir l'enfant à nourrir, mais qui retrouvent la sororité en résistant sans violence, par un chant qui ramène leur sœur d'infortune. De la poésie surgit ainsi au cœur du drame. L'autrice détaille avec beaucoup de justesse cette réalité texturée : la femme-laitière qui travaille son bambin sur la hanche, ou la "nourrice sèche" quand l'âge ne permet plus de fournir du lait. Elle évoque aussi les "trouvés", ces enfants abandonnés sur les marches des églises qui, s'ils rapportent moins, deviennent des outils d'aide chez le patron dès l'âge de 6 ans.

Il faut savoir qu'en France, le dernier bureau des nourrices n'a fermé ses portes qu'en 1936. Si la temporalité du roman est volontairement laissée au choix du lecteur, la sensibilité de l'écriture permet de toucher du doigt cette mission imposée à tant de femmes au cours des siècles passés pour quelques sous.

Nourrices est un primo-roman intense, doté d'une écriture pudique même dans les scènes de violences faites aux femmes. En donnant une voix à ces mères de sang et mères de lait, Séverine Cressan leur rend une dignité hors du champ d'un mercantilisme qui n'enrichissait que les hommes. Une réalité sordide magnifiquement éclairée par la poésie et la musicalité de l'écriture.

Une très belle découverte.

Pour aller plus loin : 

SEVERINE CRESSAN : le choix du thème

mercredi 15 juillet 2026

DISSIDENTES de TOSCA NOURY _ DYSTOPIE FRANCAISE

 

DISSIDENTES

Autrice : TOSCA NOURY

Aux Éditions Didier Jeunesse

Depuis l’Extinction, naître femme est une exception. Des exceptions que la milice traque sans relâche. Jusqu’à la dernière.
Jo est en fuite. L’état d’urgence démographique, déclaré trente ans plus tôt lorsque le monde a sombré dans le chaos, a pris un nouveau tournant. Désormais, ce sont toutes les filles de plus de 15 ans qui doivent se soumettre au Devoir de procréation ou rejoindre les Instituts de natalité. Aucune d’elles n’en est jamais revenue. Pourchassée par les autorités, le seul espoir de Jo est de rejoindre l'Union scandinave, encore libre de toute oppression. Mais son plan ne se déroule pas comme prévu. Pour passer la frontière, elle doit s'allier à Edgar, qui a vécu toute sa vie en autarcie et ignore tout du gouvernement qui fait régner la terreur. D'autant plus que le jeune homme a la fâcheuse tendance à attirer des fugitifs dans leur périple... Aculés, ils risquent le tout pour le tout et n'ont plus qu'un objectif : survivre.
Un univers d’un réalisme terrifiant dans une France dévastée, par la primo-romancière Tosca Noury. Prix des Halliennales 2025 et Prix Babelio 2026 Jeune Adulte.


Mon avis :


N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. » Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, 1949.

Dans Dissidentes, Tosca Noury ne cherche jamais la provocation gratuite... Elle imagine une France où la baisse de natalité conduit à une dictature nataliste.
Que ce roman dystopique soit primé n'est guère étonnant. Il y a tous les ingrédients d'une excellente dystopie : une dictature où les femmes deviennent les otages d'un régime qui, au prétexte de faire face à un virus, les relègue au rôle de ventres.

En publiant Dissidentes, Didier Jeunesse fait le pari d'une jeune autrice, Tosca Noury, qui puise dans des faits historiques et des réalités contemporaines pour bâtir une dystopie dont la crédibilité fait froid dans le dos.

Les ressorts de cette fiction puisent largement dans le réel. Une dictature qui s'attaque à la culture et s'empresse de sélectionner les lectures autorisées dès l'école, cela ne vous rappelle rien ? Les jeunes filles que l'on marie à des hommes plus âgés pour qu'elles enfantent ? Ces instituts destinés à organiser la natalité ne sont pas sans évoquer, par certains aspects, le programme Lebensborn. Tosca Noury assume avec brio cet emprunt au réel pour alimenter son plaidoyer féministe et donner à réfléchir à la jeune génération de Dissidentes.

Attention, ce n'est pas une bluette ! Petit Trigger Warning, comme on dit aujourd'hui : certaines scènes peuvent heurter par leur violence, notamment lorsque Jo est agressée.

J'ai beaucoup aimé la galerie de personnages. Jo, la battante dénoncée par l'homme qu'elle a rejeté. Edgar, le naïf préservé du monde par son grand-père. Virgile et Côme, deux faces d'un même miroir antagoniste, entre amour-haine et convictions opposées. Et puis Clay, mariée très jeune, fragile et mordante à la fois, qui refuse de subir le sort qui lui est dévolu.

Kosmos, les naturalistes et les dissidentes vont se confronter pour nourrir les pages d'un véritable "accrolivre". Et oui... comme lorsque, au milieu d'un champ de bataille où le sang et la tripaille se répandent, un coquelicot fragile émerge, l'amour s'invite même s'il ne dit pas son nom.

La construction du roman est hyper efficace : chapitres courts, alternance des voix, décrets officiels et les extraits du journal d'Alma, qui vit de plein fouet le programme de natalité du gouvernement et l'exploitation de l'utérus des femmes "valides" pour pallier à un virus de laboratoire qui s'est répandu hors contrôle. 

Compte tenu de la violence faite aux femmes, parfois décrite en termes crus, je pense que ce roman ne doit pas être mis entre toutes les mains avant 16 ans.

Pour aller plus loin, écouter l'autrice raconter la genèse de son roman 

Tout de même, le choix du Cliffhanger final m'a laissée sans voix... Mais objectif atteint, maintenant, j'attends avec impatience la suite !

Si vous avez aimé Dissidentes, vous aimerez aussi...

  • La Servante écarlate de Margaret Atwood
  • Le Pouvoir de Naomi Alderman
  • 1984 de George Orwell

jeudi 11 juin 2026

LES MANDRAGORES de Marius DEGARDIN

 

LES MANDRAGORES

Auteur : Marius DEGARDIN

Aux Éditions du Panseur 
Lien vers Les Mandragores

Paris, années 80, l’Amore e Gusto, restaurant italien à l’abandon, abrite une fratrie d’orphelins, les Cipriani. Benito, le petit dernier, vient tout juste d’avoir 18 ans. Il aimerait avoir l'assurance et la rage de Primo, la bonté naturelle et la force de Piero, ou encore la révolte de sa soeur, Chiara. Il aimerait leur dire, mais Benito, lui, c’est le silence... Alors, quand ils reçoivent une lettre de leur mère annonçant son retour après 10 années d’absence, l’équilibre précaire de la famille bascule dans la nuit.
Récit d’une errance depuis les bas-fonds de Paris jusqu’aux couloirs de Saint-Anne, nous suivons Benito dans son périple ponctué d’incompréhension, de drames et de rencontres émouvantes, à la recherche de soi-même et des autres.
À vingt-deux ans, Marius Degardin signe un premier roman fracassant. Avec une gouaille troublante de sincérité, Les Mandragores nous entraîne dans une quête d'une profondeur stupéfiante pour “briser le silence et faire rire les copains avec les mêmes mots”. Les Mandragores, l’histoire d’une jeunesse en lutte contre l'accablement, l’enfermement et le désespoir, et qui ose faire face à la lumière.


Mon avis :

La lumière arrachée à la nuit

Marius Degardin nous offre un roman sombre. L’histoire d’une fratrie, composée de Primo, Piero, Chiara et Benito le cadet, laissée à l'abandon dans un lieu qui, sur le papier, ferait rêver : un restaurant italien. À y penser, on pourrait saliver. Mais l’Amore e Gusto, désormais en totale décrépitude, ne laisse aucune place aux saveurs tant la misère en a pris possession.

Ce lieu est en réalité le second volet d’un accord tacite et sinistre conclu pendant la guerre d’Algérie entre leur père, rongé par le remords, et son supérieur, un aristocrate haut placé. Pour sauvegarder les apparences et sceller de sombres secrets, le silence a été acheté au prix fort. L'aîné, Primo, a ainsi été offert avant même sa naissance à cet homme sans scrupules, une terrible transaction qui représentait aussi pour le père une bouche de moins à nourrir. Plus tard, après la guerre, le père finira par abandonner le reste de la fratrie. Leur mère, déjà perdue dans le chagrin et l’alcool, n’a pas davantage choisi de rester.

L'aîné vient désormais régulièrement apporter de quoi subsister aux trois autres. Le reste du temps, c’est la débrouille. Piero, Chiara et Benito font de leur mieux pour survivre, et surtout pour honnir ces parents absents.

Benito n'avait que six ans quand sa mère est partie, un âge trop tendre pour qu’il en conserve un souvenir précis. De son passé, il ne connaît que les récits façonnés par Primo, nourris de colère et d’amertume. Le roman ne dit rien explicitement de ce que l'aîné a subi auprès de cet aristocrate, mais tout laisse deviner que cette expérience a nourri en lui une rage sourde, une violence qu’il transmet, des années plus tard, au benjamin à travers ces récits différés.

Le petit dernier grandit ainsi dans une mémoire qui n’est pas la sienne, mais déjà chargée de violence. Il n’a pas le talent de musicien de ses frères. Le silence, lui, l’a choisi. Les mandragores aussi. Il tente de se pendre et ne doit sa survie qu’à Chiara, qui le découvre à temps.

Un récit violent et lumineux comme un soir d’orage.

Car nous ne sommes peut-être pas définis par ce que les autres déposent dans notre berceau. Benito en est la preuve bouleversante. Même dans la terre la plus sombre, quelque chose cherche à prendre racine : un jardin à cultiver, une lueur obstinée, une possibilité d’échapper à l’héritage.

La plume de Marius Degardin est brute, presque orale, comme ces contes que l’on murmure au creux des veillées, entre peur et fascination. Il dit sans fioritures la noirceur d’une légende que son narrateur s’approprie, comme une graine arrachée à la nuit pour tenter d’en faire surgir une vie.

Il peut sembler paradoxal de dire que je suis tombée sous le charme de cette plume. Et pourtant. Elle nous rappelle combien il est essentiel de chercher la lumière, même dans les lieux les plus sombres. Combien il est nécessaire de conjurer la légende des pendus, d’en détourner la fatalité, pour en extraire une vie (fragile, naissante) qu’il nous appartient de cultiver. Ce roman pourrait se lire comme une ode délicate à la joie, celle qui subsiste envers et contre tout.

Laisser alors infuser la joie de lire un auteur lumineux.

NOTE 4/5

P.-S. : Ceux qui me suivent connaissent ma grille de notation où le 4/5 signifie « un livre aimé mais… ». Ce roman d'une immense dureté m'a bousculée et s'éloigne de mes lectures de prédilection. Pourtant, face à la jeunesse de l'auteur et la maturité stupéfiante de sa plume, je n'ai pu que m'incliner. Un grand talent à découvrir.

🔎 À propos des 68 premières fois : il s’agit d’un collectif de lecteurs passionnés qui défendent les premiers romans. 👉 Découvrir leur blog