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mercredi 19 août 2026

LES PROJECTILES de LOUISE ROSE


 LES PROJECTILES

Autrice : LOUISE ROSE

Aux Éditions P.O.L./ FICTION

C’est l’histoire d’une fuite et d’une quête sur cinq jours. Bébé, la jeune héroïne de ce premier roman, quitte brusquement son compagnon pour aller chercher une boîte qu’elle a enterrée dans le jardin de la maison où elle a vécu enfant. Cette boîte renferme des babioles secrètes qui, au fil du récit, se manifestent sous la forme de flashbacks.

La fuite de Bébé donne lieu à un avis de « disparition inquiétante ». Cinq jours de suspense, d’accidents, de souvenirs qui remontent à la surface, mais racontés à rebours. Le roman s’ouvre sur le chapitre 16, le dernier, où Bébé atteint son but et retrouve sa boîte, pour remonter dans le temps jusqu’au premier chapitre dans lequel Bébé bifurque étrangement, s’échappe d’un quotidien auquel elle ne peut plus appartenir. Pourquoi disparaître ainsi, uniquement pour retrouver une vieille boîte en métal ? Bébé n’a pas la réponse. Et ça ne l’intéresse pas. Elle vit une aventure à tiroirs. Les projectiles, ce sont des souvenirs, des traces, des objets et des mots qui déboulent dans le récit, et apparaissent sous forme d’impacts. Quelque chose n’est pas à sa place ou n’en a pas. Cette lecture à rebours permet de jouer avec le récit et les attentes du lecteur, comme dans un jeu de piste et un puzzle.

Roman virtuose, burlesque, plein d’humour, d’énigmes, de suspense, où les jeux de langage participent de la quête. Le moindre détail devient signifiant. La fuite crée un léger trouble dans le temps et l’espace, dans la vie elle-même. Le roman est une échappée reliée à un objet dérisoire et immobile mais où toute l’émotion d’une existence semble se concentrer et vibrer. L’objet de la quête est un secret, enfermé dans une boîte dont les objets modestes sont eux-mêmes des secrets en forme de souvenirs. Comme si Bébé devait quelque chose à l’enfant qu’elle a été, un pacte indicible, infime et intime. Un pas de côté qui nous propulse dans une autre dimension que tente de nous faire vivre ce récit à rebours.


Mon avis : 


Une fuite en avant que Louise Rose nous conte à rebours. Une quête pour retrouver un morceau d'enfance. Bébé se jette dans un train, puis se glisse dans un jardin dans lequel elle n'a plus vraiment de repères. Elle reconnaît le chat, mais n'y voit pas de mauvais présage.

Entre le chat d'Alice au pays des merveilles, la naïveté de Bébé  (que l'on ne laisse pas dans un coin) et cette recherche d'un morceau du passé comme pour conjurer le présent, les références qui vous viennent à la lecture de ce roman pas comme les autres sont pléthoriques. Mais où se situe la vérité, celle de Bébé et celle du lecteur ?

Difficile de suivre ce besoin irrépressible de Bébé de retourner sur les lieux de son enfance, de quitter Boris, son compagnon, à peine lui a-t-il apporté ses yaourts préférés. Cet empilement incroyable de mots inarticulés qui lui reviennent de ce moment où elle vivait avec Tonton Bermuda et Monique. À l'image de cette question gravée dans sa mémoire : « Un jour elle lui avait demandé, à tonton Bermuda, pourquoi les chiennes enterraient les os au fond du jardin. Spourgardéleurtrézorbienocho mon poussin ». Les mots ne s'articulent plus, ils s'enchaînent d'un bloc pour finir scellés dans le souvenir de Bébé, avant de lui revenir en plein visage comme autant de projectiles du passé.

Ce roman est inclassable, véritable jeu de piste. On tourne les pages pour savoir quel événement a été le déclencheur de ce retour vers le passé pour Bébé. Les projectiles sont en réalité un puzzle dont les pièces ont été jetées pêle-mêle et qu'il faut tenter de reconstruire. Accepter de ne pas tout comprendre.

Un récit déstabilisant. « Partir, c'est déjà une raison » : aller au bout de ce roman est un challenge.







dimanche 19 juillet 2026

NOURRICES de Séverine CRESSAN : L'industrie mercenaire la mal nommée


 NOURRICES

Autrice Séverine CRESSAN

Aux Éditions DALVA

Un premier roman français exceptionnel, aussi sensuel que bouleversant. A travers les aventures de quelques femmes, on découvre l'incroyable vie des nourrices, ces mères invisibles sur lesquelles a reposé toute une industrie pendant plusieurs siècles.
Dans ce village, c'est du corps des femmes qu'on tire l'argent qui fait vivre les familles. Car ici, on vend une denrée précieuse : le lait maternel. Sylvaine, son propre enfant à peine sevré, accueille chez elle comme tant d'autres une "petite de la ville". Mais une nuit, en pleine forêt, elle découvre un bébé abandonné dans une clairière et à ses côtés un carnet qui raconte son histoire. Elle ne pourrait veiller sur ces trois nourrissons et quand celle dont elle a la garde meurt dans son sommeil, elle n'hésite pas à échanger les bébés. L'enfant mystérieuse prend la place de Gladie, cette petite fille qui lui avait été confiée...
Avec ce premier roman sensuel et bouleversant, Séverine Cressan révèle les rouages troublants d'une industrie méconnue. Dans ces pages inoubliables, elle nous entraine dans un univers où la nature et l'enchantement ne sont jamais loin et réinvente l'histoire de ces mères invisibles.


Mon avis : 

Séverine Cressan nous embarque dans un voyage dans le temps, au cœur d’un territoire rural proche d'une grande ville. Quelques heures de route qu'Allouïn, dit "la Chicane", parcourt inlassablement pour que les nourrices viennent remplacer les femmes dont la condition impose de ne pas allaiter.

Avec un paradoxe qui n'est pas sans rappeler l'univers de Sandrine Collette, l'autrice nous rappelle que dans une époque pas si lointaine, les femmes n'étaient pas maîtresses de leur vie ni de leur corps. Pour assurer la survie de leur propre famille, elles devenaient des "femmes laitières", souvent sans même percevoir les sommes qui leur étaient dues pour cette fonction, ni pour l'amour qu'elles ne manquaient pas d'offrir aux enfants. Ce parallèle avec Sandrine Collette me vient aussi du fait que certaines régions, comme le Morvan, ont été historiquement très actives dans cette quasi-industrie des nourrices.

Le roman donne à voir combien les femmes ont pu être réduites à des objets utilitaires que les hommes s’arrogeaient le droit de rendre fertiles à tout point de vue. Quoi de plus normal pour un fermier que de disposer des "femelles", jeunes ou moins jeunes, quand les engrosser permet en plus de s'enrichir ? La Chicane est le vil rouage de cette exploitation que les hommes ne contestent en rien.

Pourtant, ce drame sombre est illuminé par la tendresse. Sylvaine, qui se voit obligée par sa condition à engager un allaitement mercenaire, offre un amour infini à l'enfant de lune, sa "Gladie" (Aglaé). Elle incarne l'ambassadrice délicate d'un amour né hors création, né simplement de la vulnérabilité d’un tout-petit qu’elle considère à l’égal de son propre enfant. Face à la cruauté de cette époque, le récit explore aussi la folie qui percute ces mères citadines à qui l'on arrache le bébé pour l'envoyer à la campagne sous prétexte que leur rang leur interdit d'allaiter.

J'ai profondément aimé la plume de Séverine Cressan. Elle nous raconte ces mères de lait, pas toujours solidaires pour obtenir l'enfant à nourrir, mais qui retrouvent la sororité en résistant sans violence, par un chant qui ramène leur sœur d'infortune. De la poésie surgit ainsi au cœur du drame. L'autrice détaille avec beaucoup de justesse cette réalité texturée : la femme-laitière qui travaille son bambin sur la hanche, ou la "nourrice sèche" quand l'âge ne permet plus de fournir du lait. Elle évoque aussi les "trouvés", ces enfants abandonnés sur les marches des églises qui, s'ils rapportent moins, deviennent des outils d'aide chez le patron dès l'âge de 6 ans.

Il faut savoir qu'en France, le dernier bureau des nourrices n'a fermé ses portes qu'en 1936. Si la temporalité du roman est volontairement laissée au choix du lecteur, la sensibilité de l'écriture permet de toucher du doigt cette mission imposée à tant de femmes au cours des siècles passés pour quelques sous.

Nourrices est un primo-roman intense, doté d'une écriture pudique même dans les scènes de violences faites aux femmes. En donnant une voix à ces mères de sang et mères de lait, Séverine Cressan leur rend une dignité hors du champ d'un mercantilisme qui n'enrichissait que les hommes. Une réalité sordide magnifiquement éclairée par la poésie et la musicalité de l'écriture.

Une très belle découverte.

Pour aller plus loin : 

SEVERINE CRESSAN : le choix du thème

mercredi 20 mai 2026

La Fille d'Avignon de Francesca Rizzoni — Fable ou rendez-vous manqué ?

LA FILLE D'AVIGNON
Autrice Francesca Rizzoni

Aux Éditions HÉLIOPOLES_78 pages

C'est l'histoire d'une femme que l'on appellera Geneviève.
C'est l'histoire de Louis qui en tombe immédiatement amoureux.
C'est l'histoire de cette femme, enceinte, muette, retrouvée dans les sous-sols du parking du Palais des Papes à Avignon, qui va trouver refuge dans les coulisses du théâtre Garance.
C'est une histoire de jeu, de séduction, de silence et de mensonges.

Présentation des Editions heliopoles_La-fille-d-avignon_parution 2025


jeudi 26 mars 2026

PAS D'ICI - d'Espérance Garçonnat - Premier roman – Atmosphère insulaire – Renaissance intérieure


 PAS D'ICI

Autrice : ESPÉRANCE GARÇONNAT

Un homme fuit son passé jusqu`à en perdre son nom. Il se réfugie dans le village d`une île italienne. Renommé Pezzettino par les habitants, il intègre la vie locale, découvre ses coutumes et ses rituels. Au village de Fermagina, bien loin du continent, la vie échappe à la frénésie du monde et à ses impératifs surfaits. Dans le café tenu par Armando, Pezzettino se noue d`amitié avec Lucio, gardien des secrets du lieu. Embauché comme précepteur par La Zia, matriarche d`une famille lourde de non-dits, il est séduit par Manuela aux yeux de miel... Porté par une écriture envoûtante et sensuelle, à l`élégance déjà affirmée, ce premier roman excelle à décrire la beauté sauvage d`une île méditerranéenne. Il relate avec sensibilité la renaissance d`un homme qui se délivre pour, enfin, vivre.


mardi 14 octobre 2025

CHRONIQUE DE LES VÉRITÉS PARALLÈLES de MARIE MANGEZ

 

LES VÉRITÉS PARALLÈLES

Autrice : MARIE MANGEZ
Aux Éditions : FINITUDE

Depuis tout petit, Arnaud rêve de devenir grand reporter. Devenu le journaliste-vedette d'un hebdomadaire de renom, il reçoit le prestigieux prix Albert Londres pour ses reportages passionnants. Prenant ses distances avec la déontologie, il joue avec le réel et l'imaginaire, mais lorsque ses collègues s'interrogent, Arnaud voit sa carrière et sa famille menacés par un scandale inévitable.




Mon avis : 

« Les vérités parallèles – Marie Mangez : chronique d’un imposteur sincère entre solitude et fiction »

Et si l’imposture d’Arnaud Daguerre n’était pas un mensonge, mais une tentative désespérée de combler une enfance sans tendresse ? Dans Les vérités parallèles, Marie Mangez explore les failles d’un homme que ses parents ont élevé comme on coche une case, sans chaleur ni regard. Arnaud n’a pas été désiré pour lui-même, mais pour répondre à une norme sociale, celle de transmettre. Très jeune, il se réfugie dans les récits journalistiques, ces mondes d’aventures qui lui permettent de rêver une vie plus vibrante que la sienne. Ce n’est pas l’ambition qui le pousse, mais le besoin de plaire, de se sentir exister dans les yeux des autres — mentor, lecteurs, épouse.

Le roman nous plonge dans la tête d’un imposteur sincère, rongé par l’angoisse de la performance et la peur d’être démasqué. Arnaud invente, enjolive, brode avec quelques lambeaux de réel. Il ne cherche pas à tromper, mais à répondre à une attente. 

« Il ne peut pas savourer le pouvoir de ses mots, céder — parfois — à la douce griserie de savoir les personnages exister dans l’esprit de quelques milliers de lecteurs, de savoir que pour ces lecteurs, la matière qui jaillit de sa tête devient réalité. » Marie Mangez, Les vérités parallèles

Abandonné par ceux qui lui ont offert cette vie comme un palliatif à une solitude infinie, Arnaud Daguerre se retrouve face à lui-même, sans filet. Rudy, son Jiminy Cricket sombre, ne le quitte jamais vraiment, lui rappelant son funambulisme permanent, cette marche sur le fil entre fiction et vérité.

Mais au fond, Arnaud est désespérément seul. Il n’a pas choisi la violence pour échapper à la honte, comme d’autres imposteurs tragiques. Il n’a pas tué, il a simplement chuté. Et dans ce miroir brisé qu’est devenu sa vie, que restera-t-il de lui ? Peut-être cette sincérité paradoxale, cette fragilité bouleversante, et ce besoin d’amour jamais comblé, qui font de ce roman aussi troublant que profondément humain.

Ce qui frappe aussi dans ce récit d'une chute annoncée, c’est le silence assourdissant de tous ceux qui auraient pu voir les failles. Les journalistes sont censés être « rattrapés par la patrouille », le droit de réponse existe pour pointer les zones d’ombre. Pourtant, durant des années, aucune association, aucun lecteur, aucun collègue n’a mis le doigt sur les incohérences des articles si bien ficelés du bel Arnaud Daguerre. Comment expliquer cet aveuglement ? La crédibilité construite par le talent, la reconnaissance d’un prix prestigieux et, sans doute la logique économique des ventes ont anesthésié la vigilance. Et lorsque la vérité éclate, le journal préfère jeter Arnaud en pâture à la vindicte publique plutôt que d’assumer sa part de responsabilité. Une mécanique implacable, où l’homme devient le bouc émissaire d’un système qu’il a longtemps servi.

mardi 23 septembre 2025

Chronique EN ÎLE de KARINE PARQUET


 EN ÎLE

Autrice Karine Parquet

Aux Éditions de Borée

La rencontre bouleversante de deux êtres
prisonniers de leur destin
1934. Belle-Île-en-Mer.
Ida est contremaîtresse dans une conserverie.
Erik est détenu dans la colonie pénitentiaire pour mineurs de l’île.
Tous deux enfermés.
Tous deux victimes de violences.
Tous deux résignés.
Jusqu’à cette nuit d’août qui fera voler en éclats un destin qui semblait, pour l’un et l’autre, déjà tracé.


Mon avis : 

Ce roman est aussi fascinant que le déchaînement de la mer au cœur des grandes marées. Belle-Île-en-Mer : le bonheur de voir des gamins courir sur la plage sous l’œil vigilant des moniteurs de colonies de vacances dans les années 70. Mais derrière ces souvenirs lumineux, une autre histoire affleure, plus sombre, plus ancienne…

Une colonie d’un autre genre, pénitentiaire, où l’on envoie des enfants dont le seul tort est d’être nés à une époque où les maisons d’éducation s’apparentaient à des bagnes. Pour ne pas choquer les âmes bien-pensantes, la colonie agricole et maritime deviendra « maison d’éducation ». Mais ici, éduquer rime avec endurcir : les châtiments corporels sont légion. On roue de coups un enfant chétif comme Éloi, simplement parce qu’il est plus faible, avance moins vite, travaille moins fort. Pendant que les autres tournoient au bal, échine courbée, tête collée au dos de celui qui précède, la ronde ne doit pas flancher. Sous l’œil des gardiens, ils ploient, mais, comme Érik – le K ajouté pour la force –, ils ne rompent pas. Érik s’est souvent révolté, a goûté au mitard sans jamais renoncer. Il n’en a plus pour très longtemps : la majorité approche, alors il sera libre. Heureusement, il y a la mer.

Ida, elle, travaille à la conserverie depuis ses douze ans. Fillette, elle galopait pour rentrer aider à la ferme dès qu’elle avait terminé d’étêter, encore et encore. Elle aurait pu quitter l’île, l’héritage le lui aurait permis. Mais il y a eu Jean, le Thonier, fier de son métier, dur à la tâche, mais qui ne supporte pas que son épouse puisse être contremaîtresse alors qu’il n’est pas patron de pêche. Qui lui réfute le droit de lui reprocher de ne pas avoir d’enfant : un fils, c’est bien sa faute à elle. Buveur, jaloux, la tendresse de Jean s’est dissoute dans les embruns.

L’autrice, primo-romancière, signe un texte bouleversant, intense, que l’on quitte avec l’espoir d’une rédemption pour ces amants maudits. Elle décrit la cruauté des hommes, la beauté des lieux – même austères – avec une clarté magnifique. Son écriture, limpide, sans équivoque sur la dureté du vécu de ces enfants bagnards, sait aussi se faire tendre et brute pour saisir la fulgurance des émotions traversées par Érik, Ida, Jean, Éloi.

Ce roman s’inscrit dans une lignée de récits qui ont levé le voile sur les colonies pénitentiaires, comme L’Enragé de Sorj Chalandon ou Le Bagne des enfants de Christophe Belser. Mais ici, la fiction ne dilue en rien la réalité : la colonie de Belle-Île a bel et bien existé, et les enfants qu’on y envoyait n’avaient d’autre horizon que les falaises. Aucune échappatoire, sinon celle que l’imaginaire ou la mer pouvaient offrir. Comme le murmure Karine Parquet à travers la voix d’Érik : « Heureusement, il y a la mer. » Une mer qui nargue, qui berce, qui promet l’ailleurs, même si ce n’est qu’un leurre. Une mer qui, peut-être, sauve.

Ce texte mériterait d’être primé, tant pour la justesse de son écriture que pour la tension dramatique qui traverse les heures sombres de cette île pourtant si belle. Sa fiction, portée par une langue à la fois brute et tendre, donne chair à ces destins oubliés.




dimanche 31 août 2025

L'APPELÉ de Guillaume Viry

 

L'APPELÉ

Auteur : Guillaume Viry

Aux Éditions du Canoë

Jean est appelé en Algérie en 1962. De retour en France, c'est à l'âge de trente ans qu'il meurt lors d'un dernier séjour à l'asile. Soixante ans plus tard, il suffit de presque rien, d'une confusion de prénom, pour que le passé surgisse comme une déflagration. Guillaume Viry narre le temps fracassé, et la folle histoire de la guerre d'Algérie et ses échos contemporains. Dans ce premier roman, l'auteur bouleverse et cristallise l'ampleur d'une tragédie.
Tout de blancs, de non-dits et de silences, L'Appelé révèle un écrivain.





Mon avis :


En un peu plus d’une centaine de pages, Guillaume Viry nous entraîne dans la vie de Jean, jeune appelé en Algérie, à travers une écriture poétique qui tente de dire l’indicible. Jean revient marqué à jamais par ce qu’il a vu : l’assassinat brutal de ses camarades de garde, égorgés en représailles, mais aussi les exactions commises par l’armée française — tortures, humiliations, violences infligées au nom d’une « pacification ». La guerre, des deux côtés, a révélé ce que l’être humain peut produire de plus sombre.

De tout cela, Jean ne parle qu’au vieux Marec, son chien, seul confident qui n’attend ni explication ni jugement. Sa famille, elle, minimise : on lui propose de reprendre sa place dans l’entreprise familiale. Dans les années 60, le travail est perçu comme une vertu cardinale, un exutoire, et la continuité de l’activité comme une évidence. Mais rien ne peut effacer les images qui le hantent.

L’auteur ne se limite pas à décrire un traumatisme : il met en lumière le poids du silence, l’absence de mots, et la difficulté de retrouver sa place dans un monde qui préfère tourner la page. Il rappelle aussi que certaines guerres restent absentes des manuels scolaires, comme si l’oubli pouvait protéger.

Ce roman, à la fois sobre et bouleversant, interroge la mémoire, la fragilité de la paix et la nécessité de transmettre ces histoires pour comprendre ce que la guerre laisse derrière elle : des vies brisées, des familles marquées, et des blessures qui se transmettent parfois de génération en génération.

Par sa forme poétique et son regard sensible, L’Appelé est un texte qui mérite d’être lu, partagé et discuté, tant pour ce qu’il raconte que pour ce qu’il nous invite à questionner sur notre rapport à l’histoire et à l’humanité.

Par son écriture singulière, Guillaume Viry donne à entendre une voix qui vacille entre souffle et silence, avant de se déployer dans une prose poétique, brute et fragile.Des phrases éclatées, des mots qui se répètent comme des coups sourds : la prose poétique de L’Appelé se lit comme un souffle, entre apnée et déflagration.




jeudi 28 août 2025

BANC DE BRUME de Sophie BERGER

 

BANC DE BRUME

Autrice Sophie Berger

Aux Éditions Gallimard

« Je suis restée l’enfant qui n’ose pas demander qu’on lui explique. Celle qui se tait. Celle qui entend le coup de téléphone tardif, qui sonde le ton de la réponse de sa mère, celle qui cherche des indices dans la voix des adultes, dans le brouhaha ambiant, dans le bruit du monde. »
D’Olivier et Yvonne, jeunes mariés morts dans un accident d’avion en 1976, leur nièce Alice n’a jamais rien su. La sidération a confisqué l’histoire. Devenue réalisatrice son, elle se lance dans une recherche qui la mène à recomposer leur destin. Alice scrute les photos, fouille les archives et articles de presse. De la bande-son rock’n’roll aux récits des témoins retrouvés émerge peu à peu l’écho d’une jeunesse des années 70. La preneuse de son explore le silence qui a entouré le drame familial, pour en découvrir les résonances dans le présent, au-delà de la seule sphère intime.
Délicat et juste, ce premier roman de Sophie Berger est une réflexion sur le deuil, et sur la nature du silence qui l’accompagne parfois d’une génération à l’autre.


Mon avis :

Sophie Berger nous invite à éprouver le vide laissé chez Alice par ces jeunes mariés, disparus trop tôt et relégués au silence. Il lui aura fallu se retrouver dans un grenier, découvrir une photo sépia pour enclencher ce besoin impérieux de les sortir du silence. 

Alice, preneuse de son, est à l’écoute des silences. Elle commence à investiguer. À défaut d’interroger sa propre famille, encore repliée dans un deuil muet, elle cherche ailleurs : dans les coupures de journaux, les dossiers de la gendarmerie, les voix de ceux qui étaient là. Peu à peu, le flou autour d’Olivier et Yvonne se dissipe. Ils ne sont plus seulement ces figures disparues trop tôt, mais des êtres incarnés, saisis dans leur élan, leurs fragilités, leur intensité.

Dans ce roman, il y a la brume du matin, celle du titre, mais aussi celle des souvenirs effacés, des liens interrompus. La narration, pudique, ne force jamais l’émotion. Elle laisse la place au ressenti, à l’écho discret de ce qui a été perdu, à l'enquête quasi policière d'une jeune femme qui a décidé que le silence devait être rompu pour raconter l'histoire de ce qui aurait pu être si le silence et la brume n'avait pas étouffé ce qui avait fait l'existence d'Olivier et Yvonne avant le drame.

Avec justesse et retenue, Sophie Berger explore les silences de la famille, ceux qu’on respecte sans toujours les comprendre. Elle signe un premier roman sensible, où la quête d’Alice devient celle de tous ceux qui ont grandi au bord d’un vide, sans jamais avoir pu y poser de mots.

En refermant ce livre, il reste une sensation flottante, comme une brume qui mettrait les cœurs à nu. Celle d’avoir approché, avec pudeur, ce qui continue à vivre même dans l’absence.




lundi 7 juillet 2025

LE LIVRE D'ANNA de Madeline ROTH _ Une chronique intime de l'amour maternel


 LE LIVRE D'ANNA

Autrice Madeline ROTH

Aux Editions La Fosse aux Ours

Les parents d'Anna sont séparés. Pour ses 18 ans, ils se réunissent et sa mère lui offre ses journaux intimes dans lesquels elle relate son quotidien depuis toujours.
Ces carnets composent la suite du récit, révélant ses peurs, ses doutes, ses douleurs à propos de la garde alternée ou encore l'amour inconditionnel qu'elle porte à sa fille.





Mon Avis : 

Madeline Roth nous offre avec Le livre d’Anna un roman aussi court qu’intense, aussi délicat que puissant. C’est une véritable célébration de l’amour maternel sous toutes ses formes — ses éblouissements, ses blessures, ses renoncements, ses élans. Ce récit touche au cœur, que l’on soit mère ou non.

Chloé, à l’aube de ses quarante ans, décide d’avoir un enfant avec l’homme qu’elle aime. Un pacte l’unit à Thomas : s’ils n’ont pas trouvé l’amour à quarante ans, alors ils auront un enfant ensemble. Ainsi naît Anna.

La veille de ses 18 ans, Anna reçoit en cadeau les carnets que sa mère a écrits depuis sa naissance : une mémoire intime tissée de joies, de doutes, de peurs, d’amour inconditionnel. Chloé y confie tout ce qui a façonné son parcours de mère : les douleurs de la garde partagée, les premiers pas qu’elle n’a pas vus, le frisson de voir une autre femme porter son enfant dans ses bras… mais aussi les instants suspendus de bonheur pur, les rires partagés, et cette tendresse farouche qui ne faiblit jamais.

Anna a deux foyers, mais une seule famille. À travers les mots de sa mère, elle comprend sans filtre ce que signifie aimer, transmettre, laisser partir. Les carnets deviennent passerelle : de femme à femme, de mère à fille, de silence à révélation.

Dans ce texte si court, Madeline Roth réussit le tour de force d’exprimer toute la palette des émotions qui traversent les mères. C’est un récit qui vous serre le cœur et vous fait sourire, vous touche au plus intime avec une plume poétique et épurée.

“Aujourd’hui, je crois que cette quête, c’était celle d’être mère. C’est mon plus beau rêve. Ma plus belle victoire. L’inaccessible étoile, c’est cet amour inconditionnel que l’on donne et que l’on reçoit.”

Le livre d’Anna est bien plus qu’une déclaration d’amour maternelle : c’est un hymne à la vie, à la transmission, à ce lien invisible et indestructible entre celles qui donnent la vie et celles qui la reçoivent.


vendredi 27 juin 2025

UN ÉCLAT ROUGE de Clémentine BIANO _ Un drame familial _


 UN ÉCLAT ROUGE

Autrice : Clémentine BIANO

Aux Éditions CALMANN LEVY

« Tu ne dis rien, tu as compris ? Rien. » 
Dans ce village français des années 1950, le monde de Jeannot, 9  ans, s’écroule le jour où sa désobéissance provoque un accident fatal pour son petit frère. Les parents, sous le choc, lui imposent le silence et inventent pour les gendarmes un rôdeur responsable du drame. De peur que la vérité ne lui échappe, Jeannot devient muet et se fait le plus discret possible. A-t-il encore le droit d’avoir des copains ? D’obtenir un câlin de sa mère ? Un sourire de son père ? Entouré de l’affection maladroite de sa grand-mère, Jeannot oscille entre isolement et culpabilité, et ne sait pas comment continuer à grandir. Un jour, une fillette de son âge s’installe au village. Elle n’a pas peur des mots, elle, et parle pour eux deux. Leur amitié naissante est la première étincelle qui parvient à traverser les ténèbres de Jeannot et lui fait entrevoir un chemin inattendu. Se pourrait-il que, un jour, la vie reprenne un cours heureux ?
"Un éclat rouge" a reçu le Prix du Printemps Romillois 2025, ainsi que le Prix du LÀC 2025, sur le thème de l'espoir.


Mon avis :


Jeannot a désobéi. Il était tellement fier quand son père l’a fait monter dans sa belle auto rouge. Alors… il est monté à bord, avec prudence. Quand son petit frère s’est mis à toucher à tout, il lui a demandé de descendre de la voiture. Le drame est survenu.

Quand les adultes ont décidé de raconter une autre version des faits, Jeannot s’est muré dans le silence. Une peine immense. Son père, en colère. Le gendarme, les questions. L’exil chez la grand-mère. À l’épicerie, les regards des copains, des commères — il n’a pas su comment y faire face.

Puis Charlotte est arrivée de la ville. Avec elle, pas besoin de parler. Elle laisse couler les mots pour deux. Elle comprend.

Clémentine Biano nous livre un récit bouleversant. 
L'autrice signe un premier roman puissant. Le deuil, la culpabilité, l’incompréhension des adultes face à la douleur d’un enfant : Un éclat rouge aborde ces thèmes avec une grande justesse. Les personnages sont bien campés, l’écriture fluide, l’émotion constante.

J’ai été profondément touchée. Par le drame bien sûr, mais surtout par la réaction du père, à la fois brutale et désespérée. Par ce silence de Jeannot, nourri de culpabilité et d’amour. Ce roman est un accrolivre. On ne le lâche pas. Et on n’en sort pas indemne. Une autrice à suivre.



mardi 13 mai 2025

BIENTOT LES VIVANTS de Amina DAMERDJI_

 

BIENTOT LES VIVANTS

Autrice AMINA DAMERDJI

Aux Éditions Gallimard

« Aïcha courut à travers le village. Ses jambes tremblaient et son cœur battait si fort qu’il semblait vouloir sortir de sa poitrine. Elle connaissait le mot, dhabahine, les égorgeurs. Dhabahine, dhabahine ! »
Algérie, 1988. Après les premières émeutes sauvagement réprimées, le mouvement islamiste montre sa puissance grandissante. La jeune Selma vit dans la proche banlieue d’Alger. Elle n’a qu’une passion, l’équitation, qu’elle pratique dans un centre non loin du village de Sidi Youcef, où se déroulera en 1997 l’un des épisodes les plus atroces de la guerre civile. Elle consacre tout son temps libre au dressage d’un cheval que tout le monde craint, tandis que les déchirements de l’histoire traversent sa famille comme toute la société algérienne : certains sont farouchement opposés aux islamistes, d’autres penchent pour le FIS, d’autres encore profitent du chaos pour s’enrichir… C’est dans ce contexte tragique que Selma apprendra à grandir, trouvant dans la relation avec son cheval et avec la nature un antidote à la violence des hommes. Bien que le martyre du village de Sidi Youcef éclaire d’une lumière terrible les trajectoires des divers personnages, ce roman reste constamment chaleureux et humain.


Mon avis : 


Plongée dans l'ombre et la lumière de l'Algérie

De 1988 à 1997, l'Algérie traverse une décennie de ténèbres, où la lutte pour le pouvoir oppose le Front Islamiste du Salut, le Groupe Islamique Armé et le régime en place. Dans ce chaos, la violence s'impose, implacable, tissant une toile de peur et d'incertitude parmi les populations.

Selma, fille de médecin, trouve refuge dans une passion : l'équitation. Mais ce n'est pas un simple loisir—sa fascination pour Sheïtane, un cheval maltraité et indomptable, me semble être une métaphore de sa propre lutte face à un monde qui vacille. Entre les déchirures familiales et l'attirance qu'elle éprouve pour Adel, le jeune palefrenier de Sidi Youcef, elle est au cœur des bouleversements de cette Algérie fracturée.

Amina Damerdji donne vie à ses personnages avec une finesse remarquable. Tous sont traversés par une part d'ombre, tiraillés entre la survie, la peur et leurs aspirations profondes. L'autrice tisse une atmosphère immersive où chaque scène oscille entre violence brute, éclats de lumière.

Le contraste est saisissant : dans la forêt, à l’abri du carnage, Selma et Maya assistent à une scène insoutenable. Le massacre d’une famille, l’horreur portée à son paroxysme. Puis, le silence—ce moment suspendu où Adel, le sabre encore ensanglanté, croise le regard de Selma sans un mot, avant de repartir. Ce regard, cet instant, cette hésitation... Une faille dans l’impitoyable mécanique de la guerre, une étincelle d’humanité dans le chaos.

Si la violence est omniprésente, elle n’éclipse pas tout. L’amour, la passion journalistique de Maya et équestre de Selma, la quête de sens, donnent à ces destins une profondeur bouleversante. 

Bientôt les vivants n’est pas seulement un roman sur la guerre, une époque, c’est un texte incandescent où la violence du conflit se mêle aux déchirures intimes, à ces relations marquées par l’amour et la haine, la loyauté et la trahison. À travers des personnages pris dans des choix impossibles—Brahim, médecin contraint de sauver son frère Hisham malgré leur opposition politique ; Adel, tiraillé entre son attirance pour Selma et la distance infranchissable entre leurs mondes—Amina Damerdji capte la complexité de cette dualité avec une écriture à la fois crue et lumineuse.


Si vous souhaitez consulter plus d'avis :

https://68premieresfois.wordpress.com/2025/02/27/bientot-les-vivants-de-amina-damerdji/

ou : https://www.babelio.com/livres/Damerdji-Bientot-les-vivants/1545938






jeudi 24 avril 2025

CONQUE de PERRINE TRIPIER, une fable politique et poétique.

 

CONQUE

Autrice Perrine Tripier

Aux Éditions Gallimard

« CONQUE : nom féminin, coquille en spirale servant d’instrument depuis des millénaires. Coquillage berceau et tombeau, où se niche, caché, le grain de sable. »
Quelque part dans un pays battu par le vent du large, Martabée, historienne de renom, est mandatée par l’Empereur sur un chantier archéologique qui vient de mettre au jour les vestiges des Morgondes, guerriers-marins millénaires, dont seuls les bardes avaient gardé la trace. Martabée est chargée de les étudier afin de redorer le roman national.
Pour entremêler sa gloire à celle du pays, Martabée excave des héros et des mythes, avec émerveillement.
Mais quelque chose murmure sous le sable froid. Un appel sourd, dissonant, qu’elle devra choisir de suivre ou d’ignorer.
Lorsque la lucidité prendra le pas sur l’ivresse et sur la vanité, qui choisira de voir, et qui s’aveuglera encore ?
Fable politique et poétique, ce deuxième roman de Perrine Tripier allie le mystère à la contemplation.
Dans cette Conque s’enroulent des énigmes, portées par un souffle épique.


Mon avis sur CONQUE :

Perrine Tripier nous propose un conte mythique uchronique percutant. L'écriture poétique se mêle à la critique sociale pour révéler des vérités intemporelles.

Une pointe de féminisme pour agrémenter le propos. Quelle place donne-t-on aux femmes toutes légitimes qu'elles soient dans leur domaine d'expertise ? Martabée va l'apprendre à ses dépens.

Un empereur ubuesque s'empare du mythe des Morgondes pour se glorifier des racines de guerriers puissants, d'une civilisation antique riche, unique dont la trace subsiste dans les berceuses et les contes des bardes. Il s'appuie sur des fouilles qui révêlent combien les Morgondes étaient valeureux pour asseoir son pouvoir, démontrer que son empire est glorieux de ses ancêtres.

Il choisit Martabée, l'historienne y voit un accomplissement, une reconnaissance. N'est-ce pas simplement une manipulation ? Martabée saura-t-elle rester intègre ou choisira-t-elle des petits arrangements avec la grande Histoire pour maintenir l'aura de cet empereur ogresque ? Bien sûr, l'empereur est à dessein caricaturé tandis que le peuple et ses élites semblent crédibles, contemporains.

Dans cette fresque uchronique, ciselée et vibrante, Martabée devra choisir entre la vérité et la lumière factice d'une gloire imposée, tandis que l'ombre du pouvoir manipulateur pèse sur chaque page.

La finesse des descriptions, le suspense latent qui ne fait que monter au fil des pages, font que vous ne pouvez quitter ce roman jusqu'à son épilogue.

Si vous souhaitez vous faire une opinion plus large sur ce roman découvert grâce aux 68 premières fois, vous pouvez visiter les sites suivants :  

https://68premieresfois.wordpress.com/2025/02/28/conque-de-perrine-tripier/comment-page-1/#respond

https://booknode.com/auteur/perrine-tripier


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vendredi 28 mars 2025

CAMERA OSBCURA de Gwenaëlle LENOIR

 

Un matin, un photographe militaire voit arriver, à l'hôpital où il travaille, quatre corps torturés. Puis d'autres, et d'autres encore. Au fil des clichés réglementaires qu'il est chargé de prendre, il observe, caché derrière son appareil photo, son pays s'abîmer dans la terreur. Peu à peu, lui qui n'a jamais remis en cause l'ordre établi se pose des questions. Mais se poser des questions, ce n'est pas prudent.
Avec une justesse troublante, ce roman raconte le cheminement saisissant d'un homme qui ose tourner le dos à son éducation et au régime qui a façonné sa vie. De sa discrétion, presque lâche, à sa colère et à son courage insensé, il dit comment il parvient à vaincre la folie qui le menace et à se dresser contre la barbarie.


MON AVIS de CAMERA OBSCURA :

Gwenaëlle Renoir parvient à mêler la dureté factuelle des scènes de guerre avec une poésie brute et saisissante. Son écriture, à la fois réaliste et poétique, nous plonge dans l'âme tourmentée du photographe, qui lutte pour trouver un sens à l'horreur qu'il capture. "Camera Obscura" est un roman puissant qui nous rappelle l'importance de témoigner, de ne pas détourner le regard face à l'indicible.

L'autrice entre dans le coeur du photographe. Elle nous délivre les dilemmes qui l'habitent. Ne pas laisser les morts disparaître, témoigner des atrocités qu'ils ont subis "ce qui n'est pas prudent", préserver sa famille. Fuir ou rester. Résister pour témoigner de l'horreur d'un régime totalitaire qui tue sa population pour asseoir son pouvoir.

L'amour d'Ania, des enfants, le soutien de ceux qui n'ont pas la voix pour s'exprimer mais qui mettent en place une résistance active, de l'ombre pour que soient mises en lumière toutes les exactions commises l'oblige à continuer ce qu'il a spontanément amené à faire des listes. Parce qu'il s'agit de listes...

Un roman à la plume juste pour donner une voix à ceux qui en ont été privés par une mort atroce, pour l'exemple, pour la justice, pour l'Histoire.

Une lecture d'une profonde humanité pour décrire l'absence de ceux, bras armés d'un dictateur, qui se sont perdus et ont laissés faire. "Ce n'est pas prudent" se dit-il, mais il ne peut détourner le regard.

"Le secret d'un homme... c'est la limite même de sa liberté. C'est son pouvoir de résistance aux supplices et à la mort." Jean-Paul Sartre.

Camera obscura devrait être étudier dans les écoles pour la délicatesse de l'écriture, pour l'exploration des mécanismes de la dictature, tout en étant accessible à un public de lycéens par exemple, pour leur permettre de développer une compréhension critique des enjeux humains et politiques contemporains.

Si vous souhaitez plus d'avis sur ce roman captivant, vous pouvez consulter également le site des 68 premières fois grâce auquel je l'ai découvert :

https://68premieresfois.wordpress.com/2025/02/27/camera-obscura-de-gwenaelle-lenoir/ 


ou encore : https://www.babelio.com/livres/Lenoir-Camera-obscura/1584059









lundi 25 novembre 2024

L'ENFANT RIVIÈRE de ISABELLE AMONOU


L'ENFANT RIVIÈRE

Autrice Isabelle AMONOU

Aux Editions DALVA

Il y a six ans, l’enfant a disparu. Zoé ne l’a quitté des yeux que quelques minutes, occupée à peindre la coque du bateau, mais voici son fils envolé. On a dragué le cours d’eau, étudié les courants, cherché en aval, la rivière n’a pas rendu le corps de l’enfant. C’est peut-être ce savoir autochtone ancestral qu’elle porte en héritage ou un instinct maternel féroce mais Zoé le sait, Nathan ne s’est pas noyé, il vit. Elle est persuadée que son fils se cache parmi les migrants qui ont gagné le Canada, poussés par le réchauffement climatique et la chute des États-Unis. Alors elle le cherche. Jumelles au poing, fléchettes tranquillisantes et attirail de chasse en bandoulière, elle arpente les paysages sauvages pour traquer les invisibles de la forêt.

Sur les bords de la rivière des Outaouais, dans un monde où la nature a repris peu à peu ses droits et ne cesse de clamer sa puissance, L’Enfant rivière nous conte l’histoire d’une quête et d’un combat. Celui d’une mère prête à tout pour retrouver son enfant et comprendre qui elle est.

Mon avis : 

Isabelle Amonou nous conte l'histoire de Zoé, Tom, Nathan au bord de la rivière des Outaouais, dans un monde prochain où le réchauffement climatique aura jeté sur les routes des réfugiés. Zoé, marquée par son héritage amérindien et son instinct maternel féroce, est au cœur de ce roman. 

Où, proche de Gatineau, des campements clandestins en forêt s'établissent pour ceux qui ne veulent pas être déportés en Alaska.

Mais les invisibles traqués par Zoé sont-ils les seuls que cette partie du monde aurait portés ?

Ce roman ouvre une réflexion profonde sur ce que les hommes sont prêts à faire pour assimiler ou pas les étrangers sur leurs sols. 

Impossible de vous en dire plus sans divulgâcher ce récit poignant, bien écrit, puissant, qui nous oblige à poser un regard concret sur les questions que la période soulève. Telle que "Serais-je meilleur ou pire que ces gens" dans les mêmes circonstances ?

Ce roman d'anticipation, proche de la dystopie, nous met en garde contre ce que l'humanité engendre de pire, de ce que seul l'humain peut corriger. Peuple autochtone ou peuples obligés de migrer pour survivre, la force de ce roman est de nous plonger dans une fiction qui questionne sur l'avenir.

Qui sait de quoi sera fait demain ? Le récit d'Isabelle Amonou nous amène à nous interroger sur le sort des Nathan, Pam, Zoé et 296 du monde.

Merci aux 68 Premières fois pour cette belle découverte.

Ce roman est un accrolivre.


lundi 28 octobre 2024

DE MINUIT A MINUIT de SARA MYCHKINE

 

DE MINUIT A MINUIT

Autrice : SARA MYCHKINE

Aux Éditions Le bruit du monde

Une femme écrit à sa fille, dont la garde lui a été enlevée. Sa longue lettre revient sur les fragilités et les traumatismes qui ont conduit à ce déchirement, mais aussi sur les déterminismes familiaux, sociaux et historiques qui ont conditionné leur existence à toutes deux. 

Face à la désolation d’un quotidien misérable, face à la violence de l’addiction, se dresse le rempart d’amour absolu qu’une mère a érigé pour sa fille, quitte à la perdre, quitte à se perdre.
C’est la poésie ardente et lumineuse de ce premier roman qui parvient à conjurer la noirceur de son sujet, à sauver une vie infime de l’effacement.


Mon avis :


De minuit à Minuit de Sara Mychkine nous plonge dans une réalité crue et bouleversante. À travers une narration fragmentée et poétique, l’auteure nous fait vivre l’histoire d’une mère aux prises avec une addiction dévastatrice au crack, et de sa fille, arrachée à son foyer pour être placée.

Ce roman, c’est avant tout une tentative désespérée de la mère pour expliquer l’inexplicable à son enfant. Comment raconter l’indicible ? Comment mettre des mots sur une situation d'une tristesse absolue, le renoncement ? L'autrice nous offre une réflexion profonde sur la douleur, l’amour maternel et la résilience face à l’adversité. 

La forme choisie, déstabilisante par moments, reflète parfaitement le chaos intérieur de cette mère qui veut laisser une trace de son existence à sa fille. Lui laisser une lettre pour la sauver du destin qui a été le sien. C’est un récit où chaque mot est pesé, chaque silence est lourd de sens. Une lecture qui ne laisse pas indemne, mais qui ouvre une fenêtre sur des réalités souvent invisibles.

Je n'aurai pas choisi spontanément ce roman très sombre sans les 68 Premières Fois. Le sujet difficile à aborder sans noirceur, sans une atmosphère oppressante, malgré un style poétique d'une intensité émotionnelle difficile à soutenir. 



jeudi 10 octobre 2024

CE QU'IL RESTE A FAIRE de Marie DE CHASSEY

 

CE QU'IL RESTE À FAIRE

Autrice : Marie DE CHASSEY

Aux Éditions ALMA

Sa fille aimerait aller à la mer. Se baigner, bientôt. Mais comment répondre à un si lointain, comment entendre ce désir, elle qui ne peut vivre qu’au jour le jour ? Et si Judith prenait froid ? Et si son état empirait ? Florence a toujours su ce qui était le mieux pour elle.

Elle lui fera couler un bain. Lui préparera son déjeuner préféré. S’accrochera à tout ce qu’il reste à faire, quand il n’y a plus rien à faire



Mon avis :

Marie de Chassey propose un roman profondément émouvant, décrivant l’accompagnement d’une mère, Florence, de sa fille Judith en phase terminale d’un cancer.

Le style descriptif de l'autrice, qui se concentre sur les actions et gestes de Florence, peut rendre la lecture éprouvante tout au long de ces 134 pages. La situation inéluctable que vivent les deux femmes, avec le soutien du corps médical, notamment Victor l’infirmier, qui aide Florence à lâcher prise, et la gestion de la douleur de Judith, ne laisse aucun répit aux émotions des personnages.

Ce premier roman, d’un réalisme saisissant, expose la brutalité de la maladie, les sentiments des protagonistes et le deuil. Il laisse une impression de vérité crue, rendant l’expérience de lecture à la fois immersive et douloureuse.

À la fin du chemin, chaque geste compte. Les petites choses du quotidien, les moments partagés donnent du sens même dans les circonstances les plus difficiles.

Le rôle d’aidant, à la fois beau et terrible, est capturé de manière frappante par le roman.

mercredi 25 septembre 2024

LE CLIENT MYSTÈRE de Mathieu LAUVERJAT


 CLIENT MYSTÈRE

Auteur : Mathieu LAUVERJAT

Aux Éditions SCRIBES

Alors qu’il pédale comme un dératé dans les rues de Lille pour livrer toujours plus de repas chauds, le narrateur de Client mystère est percuté par une voiture. S’il sort de l’accident sain et sauf (avec un bras mal en point), il se retrouve néanmoins « indisponibilisé » par les algorithmes de l’application pour laquelle il travaillait. Et donc, sans ressources.
C’est alors qu’il entend parler d’un métier curieux : les « clients mystères », des particuliers mandatés par les entreprises pour jouer aux clients afin d'évaluer les performances des employés à leur insu. Notre héros devient donc l’un de ces hommes invisibles à la solde du management contemporain.
Client mystère dépeint avec tension et vivacité le monde du travail au temps de l’ubérisation : dictature de l’algorithme, culte de l’efficacité, déshumanisation progressive des interactions sociales, consumérisme débridé… autant de thématiques explorées dans ce roman, récit d’un passage à l’ennemi – avec toutes les conséquences que cela peut entraîner.


Mon avis :

Totalement inattendu, ce roman est, me semble-t-il, un mixte entre roman et témoignage. L'histoire proposée par Mathieu Lauverjat saisie par son réalisme. Qui, après une expérience culinaire, n'a pas pris son portable pour noter l'établissement ? Saurait-on vivre sans au moins y penser ?

Le livreur de pizza devenu Client Mystère se prend totalement au jeu du challenge. Chaque jour, son shoot  d'adrénaline et les points à gratter sur la concurrence lui donnent une raison d'avancer. Jusqu'à l'accident. 

Ce roman ne m'a pas embarqué, trop de situations répétées pour me rendre sympathique ce personnage un peu cynique. Le narrateur, malgré son enthousiasme premier pour ce rôle encore plus anonyme que celui de livreur, se retrouve confronté à une réalité où l'efficacité et la rentabilité priment sur l'humain.

Ce monde où les individus ne sont que pions sur l'échiquier d'un système impitoyable, où la quête de la performance n'a de limite que celle de l'acceptabilité par le personnage de son anonymisation totale. 

Ce roman nous interroge sur les conditions de travail, la place de l'humain dans une société qui, à force d'automatisation isole toujours plus.

Le style de Mathieu Lauverjat est immersif, effréné, tendu, en reflet de la vie de son personnage. Le jargon managérial et les anglicismes soulignent la déshumanisation progressive du protagoniste. Les situations sont parfaitement décrites avec une précision quasi documentaire, rendant le récit instructif et probablement, pour ceux qui ont été sensibles, captivant.

Ce roman n'était pas fait pour moi. Néanmoins, il est extrêmement bien construit pour mettre en lumière les dérives de l'ubérisation. L'auteur nous offre une perspective unique sur la précarité, tout en mettant l'accent sur les défis et les absurdités de ce système. 

Je n'ai pourtant pas su le quitter avant l'épilogue. L'auteur maintient l'intérêt du lecteur dans l'attente de connaître les choix du protagoniste.