lundi 27 juillet 2026

ROXANNE de ROMAIN AGUILA


 ROXANNE

Auteur : Romain AGUILA

Aux Éditions BUCHET CHASTEL

Premier roman de Romain Aguila, Roxanne est le portrait sec, nerveux et fragmenté d'une jeune femme cabossée par la vie et passionnée de musique.





Mon avis :

Un primo roman court, dense, brut, dont l'atmosphère donne à ressentir pleinement le mal-être de Roxanne.

Si l'héroïne se prénomme Roxanne, ce n'est probablement pas un hasard. "Elle n'est obligée à rien, mais elle se fiche bien de savoir si c'est bien ou mal" : elle vibre d'un manque intense, celui du corps, celui du riff disparu.

Le riff : la colonne vertébrale de cette enfant marquée par un accident qui n'aura de cesse de la définir. La bouche abîmée comme empêchée de s'exprimer. Une cicatrice pour barrer les mots. Comme si ses doigts courant sur les cordes l'autorisaient à dire la rage, la peur, la douleur. La recherche du riff musical parfait lui rendrait toute la visibilité, la voix perdue, l'autoriserait à être, tout simplement.

Et puis le manque. Le besoin de s'évader de son corps, d'un monde qui l'invisibilise, l'abandon. Que faire de ce corps qui réclame son évasion ? Pourquoi se lever le matin ?

Le riff devient le point d'appui d'une Roxanne sous anesthésiant, cherchant désespérément le beau pour écarter la souffrance. La résilience de Roxanne passe par le sol, (celui sur lequel elle s'est abandonnée pour s'oublier, une aiguille à proximité), mais aussi par la note qu'elle crée pour sa rédemption. Roxanne, perdue, trouve une voie pour exister.

Dans une prose habitée, Romain Aguila nous livre la lutte quotidienne, les doutes, la volonté farouche portée par la musique. Par la délicatesse de sa plume, l'auteur semble caresser son personnage d'une infinie tendresse, l'accompagnant pas à pas dans sa quête d'absolu.

Un roman férocement vibrant, lumineux dans un monde sans poésie que l'écriture pourtant recrée.


dimanche 19 juillet 2026

NOURRICES de Séverine CRESSAN : L'industrie mercenaire la mal nommée


 NOURRICES

Autrice Séverine CRESSAN

Aux Éditions DALVA

Un premier roman français exceptionnel, aussi sensuel que bouleversant. A travers les aventures de quelques femmes, on découvre l'incroyable vie des nourrices, ces mères invisibles sur lesquelles a reposé toute une industrie pendant plusieurs siècles.
Dans ce village, c'est du corps des femmes qu'on tire l'argent qui fait vivre les familles. Car ici, on vend une denrée précieuse : le lait maternel. Sylvaine, son propre enfant à peine sevré, accueille chez elle comme tant d'autres une "petite de la ville". Mais une nuit, en pleine forêt, elle découvre un bébé abandonné dans une clairière et à ses côtés un carnet qui raconte son histoire. Elle ne pourrait veiller sur ces trois nourrissons et quand celle dont elle a la garde meurt dans son sommeil, elle n'hésite pas à échanger les bébés. L'enfant mystérieuse prend la place de Gladie, cette petite fille qui lui avait été confiée...
Avec ce premier roman sensuel et bouleversant, Séverine Cressan révèle les rouages troublants d'une industrie méconnue. Dans ces pages inoubliables, elle nous entraine dans un univers où la nature et l'enchantement ne sont jamais loin et réinvente l'histoire de ces mères invisibles.


Mon avis

Séverine Cressan nous embarque dans un voyage dans le temps, au cœur d’un territoire rural proche d'une grande ville. Quelques heures de route qu'Allouïn, dit "la Chicane", parcourt inlassablement pour que les nourrices viennent remplacer les femmes dont la condition impose de ne pas allaiter.

Avec un paradoxe qui n'est pas sans rappeler l'univers de Sandrine Collette, l'autrice nous rappelle que dans une époque pas si lointaine, les femmes n'étaient pas maîtresses de leur vie ni de leur corps. Pour assurer la survie de leur propre famille, elles devenaient des "femmes laitières", souvent sans même percevoir les sommes qui leur étaient dues pour cette fonction, ni pour l'amour qu'elles ne manquaient pas d'offrir aux enfants. Ce parallèle avec Sandrine Collette me vient aussi du fait que certaines régions, comme le Morvan, ont été historiquement très actives dans cette quasi-industrie des nourrices.

Le roman donne à voir combien les femmes ont pu être réduites à des objets utilitaires que les hommes s’arrogeaient le droit de rendre fertiles à tout point de vue. Quoi de plus normal pour un fermier que de disposer des "femelles", jeunes ou moins jeunes, quand les engrosser permet en plus de s'enrichir ? La Chicane est le vil rouage de cette exploitation que les hommes ne contestent en rien.

Pourtant, ce drame sombre est illuminé par la tendresse. Sylvaine, qui se voit obligée par sa condition à engager un allaitement mercenaire, offre un amour infini à l'enfant de lune, sa "Gladie" (Aglaé). Elle incarne l'ambassadrice délicate d'un amour né hors création, né simplement de la vulnérabilité d’un tout-petit qu’elle considère à l’égal de son propre enfant. Face à la cruauté de cette époque, le récit explore aussi la folie qui percute ces mères citadines à qui l'on arrache le bébé pour l'envoyer à la campagne sous prétexte que leur rang leur interdit d'allaiter.

J'ai profondément aimé la plume de Séverine Cressan. Elle nous raconte ces mères de lait, pas toujours solidaires pour obtenir l'enfant à nourrir, mais qui retrouvent la sororité en résistant sans violence, par un chant qui ramène leur sœur d'infortune. De la poésie surgit ainsi au cœur du drame. L'autrice détaille avec beaucoup de justesse cette réalité texturée : la femme-laitière qui travaille son bambin sur la hanche, ou la "nourrice sèche" quand l'âge ne permet plus de fournir du lait. Elle évoque aussi les "trouvés", ces enfants abandonnés sur les marches des églises qui, s'ils rapportent moins, deviennent des outils d'aide chez le patron dès l'âge de 6 ans.

Il faut savoir qu'en France, le dernier bureau des nourrices n'a fermé ses portes qu'en 1936. Si la temporalité du roman est volontairement laissée au choix du lecteur, la sensibilité de l'écriture permet de toucher du doigt cette mission imposée à tant de femmes au cours des siècles passés pour quelques sous.

Nourrices est un primo-roman intense, doté d'une écriture pudique même dans les scènes de violences faites aux femmes. En donnant une voix à ces mères de sang et mères de lait, Séverine Cressan leur rend une dignité hors du champ d'un mercantilisme qui n'enrichissait que les hommes. Une réalité sordide magnifiquement éclairée par la poésie et la musicalité de l'écriture.

Une très belle découverte.

Pour aller plus loin : 

SEVERINE CRESSAN : le choix du thème

mercredi 15 juillet 2026

DISSIDENTES de TOSCA NOURY _ DYSTOPIE FRANCAISE

 

DISSIDENTES

Autrice : TOSCA NOURY

Aux Éditions Didier Jeunesse

Depuis l’Extinction, naître femme est une exception. Des exceptions que la milice traque sans relâche. Jusqu’à la dernière.
Jo est en fuite. L’état d’urgence démographique, déclaré trente ans plus tôt lorsque le monde a sombré dans le chaos, a pris un nouveau tournant. Désormais, ce sont toutes les filles de plus de 15 ans qui doivent se soumettre au Devoir de procréation ou rejoindre les Instituts de natalité. Aucune d’elles n’en est jamais revenue. Pourchassée par les autorités, le seul espoir de Jo est de rejoindre l'Union scandinave, encore libre de toute oppression. Mais son plan ne se déroule pas comme prévu. Pour passer la frontière, elle doit s'allier à Edgar, qui a vécu toute sa vie en autarcie et ignore tout du gouvernement qui fait régner la terreur. D'autant plus que le jeune homme a la fâcheuse tendance à attirer des fugitifs dans leur périple... Aculés, ils risquent le tout pour le tout et n'ont plus qu'un objectif : survivre.
Un univers d’un réalisme terrifiant dans une France dévastée, par la primo-romancière Tosca Noury. Prix des Halliennales 2025 et Prix Babelio 2026 Jeune Adulte.


Mon avis :


N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. » Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, 1949.

Dans Dissidentes, Tosca Noury ne cherche jamais la provocation gratuite... Elle imagine une France où la baisse de natalité conduit à une dictature nataliste.
Que ce roman dystopique soit primé n'est guère étonnant. Il y a tous les ingrédients d'une excellente dystopie : une dictature où les femmes deviennent les otages d'un régime qui, au prétexte de faire face à un virus, les relègue au rôle de ventres.

En publiant Dissidentes, Didier Jeunesse fait le pari d'une jeune autrice, Tosca Noury, qui puise dans des faits historiques et des réalités contemporaines pour bâtir une dystopie dont la crédibilité fait froid dans le dos.

Les ressorts de cette fiction puisent largement dans le réel. Une dictature qui s'attaque à la culture et s'empresse de sélectionner les lectures autorisées dès l'école, cela ne vous rappelle rien ? Les jeunes filles que l'on marie à des hommes plus âgés pour qu'elles enfantent ? Ces instituts destinés à organiser la natalité ne sont pas sans évoquer, par certains aspects, le programme Lebensborn. Tosca Noury assume avec brio cet emprunt au réel pour alimenter son plaidoyer féministe et donner à réfléchir à la jeune génération de Dissidentes.

Attention, ce n'est pas une bluette ! Petit Trigger Warning, comme on dit aujourd'hui : certaines scènes peuvent heurter par leur violence, notamment lorsque Jo est agressée.

J'ai beaucoup aimé la galerie de personnages. Jo, la battante dénoncée par l'homme qu'elle a rejeté. Edgar, le naïf préservé du monde par son grand-père. Virgile et Côme, deux faces d'un même miroir antagoniste, entre amour-haine et convictions opposées. Et puis Clay, mariée très jeune, fragile et mordante à la fois, qui refuse de subir le sort qui lui est dévolu.

Kosmos, les naturalistes et les dissidentes vont se confronter pour nourrir les pages d'un véritable "accrolivre". Et oui... comme lorsque, au milieu d'un champ de bataille où le sang et la tripaille se répandent, un coquelicot fragile émerge, l'amour s'invite même s'il ne dit pas son nom.

La construction du roman est hyper efficace : chapitres courts, alternance des voix, décrets officiels et les extraits du journal d'Alma, qui vit de plein fouet le programme de natalité du gouvernement et l'exploitation de l'utérus des femmes "valides" pour pallier à un virus de laboratoire qui s'est répandu hors contrôle. 

Compte tenu de la violence faite aux femmes, parfois décrite en termes crus, je pense que ce roman ne doit pas être mis entre toutes les mains avant 16 ans.

Pour aller plus loin, écouter l'autrice raconter la genèse de son roman 

Tout de même, le choix du Cliffhanger final m'a laissée sans voix... Mais objectif atteint, maintenant, j'attends avec impatience la suite !

Si vous avez aimé Dissidentes, vous aimerez aussi...

  • La Servante écarlate de Margaret Atwood
  • Le Pouvoir de Naomi Alderman
  • 1984 de George Orwell