jeudi 20 août 2026

LA PORTEUSE DE LETTRES de Francesca GIANNONE

 

LA PORTEUSE DE LETTRES

Autrice : Francesca GIANNONE

Aux Éditions Le LIVRE DE POCHE

Italie, années 1930. Un car s’arrête sur la place de Lizzanello, petit village des Pouilles. Carlo, l’enfant du Sud, en descend, accompagné d’Anna, sa femme. Originaire du Nord, celle-ci découvre une terre inconnue, figée dans le temps, écrasée par le poids des traditions. Anna ne va pas à l’église, aime lire, est curieuse. Elle est, aux yeux des villageois, «  l’étrangère  ». Contre l’avis de Carlo, elle devient la première postière de Lizzanello. Pendant plus de vingt ans, d’abord à pied puis à bicyclette, elle délivre le courrier  : les missives des amants  ; les lettres des hommes envoyés au front ou partis chercher fortune à l’étranger. Trait d’union entre les habitants du village, Anna connaît tous les secrets. Mais il en est un qu’elle gardera jusqu’à sa mort.
Au gré des événements de l’Histoire, Francesca Giannone, qui s’est inspirée du passé de son arrière-grand-mère factrice, dresse le portrait d’un esprit libre et livre une bouleversante histoire d’amour.

Malgré les drames, les désirs inassouvis, une ambiance lumineuse règne sur ces pages. Laurence Caracalla, Le Figaro magazine.

Prix Bancarella des libraires.

Mon avis : 

« Le savoir, c’est le pouvoir. » Francesca Giannone, La Porteuse de lettres

Une pionnière extraordinaire qu'il ne faut pas laisser dans l'oubli

Francesca Giannone nous offre une fresque de l'Italie de 1934 à 1961 au cœur d'un village des Pouilles ancré dans son époque.

Arrive Carlo, l'enfant du pays de retour pour prendre possession d'un héritage qui le met à l'abri du besoin. Une maison, des terres. Anna, enfant du Nord de l'Italie, épouse de Carlo, souffre déjà de la chaleur dès la descente du car qui les a amenés à Lizzanello avec son fils.

Pour les habitants de Lizzanello, Anna est l'étrangère. Celle qui ne va pas à l'église. Invitée chez sa belle-sœur, elle ne connaît pas les conventions qui font d'elle l'aide-cuisinière de la maîtresse de maison. Institutrice, elle aime lire. Les livres, elle va les partager, ils seront le fil de messages subliminaux qui éclaireront sa vie. Il n'y a malheureusement pas de poste pour elle à son arrivée mais elle refuse d'attendre son mari à la maison. Il lui faut travailler, être indépendante. Cela dépasse l'entendement de sa belle-sœur.

Voilà que le facteur décède brutalement. Anna n'y réfléchit pas à deux fois. Elle postule. Elle est instruite, elle pourra donc faire la tournée sans mal. Elle est embauchée contre l'avis de son mari et du village tout entier. Ce n'est pas un métier de femmes.

Anna connaît ainsi tous les petits secrets du village. Indépendante, volontaire, à l'écoute, elle sera à l'initiative de la Maison des femmes. Protéger les femmes de la violence conjugale, c'est indispensable pour elle. Elle ne conçoit pas que l'argent laissé à sa disposition ne serve pas à l'émancipation des femmes. Le savoir, c'est le pouvoir.

Carlo est un homme heureux de revenir chez lui, entouré de ceux qu’il aime. Il retrouve sa terre, ses racines, son frère, son village, avec la joie simple de celui qui revient au pays. Mais son passé n’est pas aussi paisible qu’il le croit, et certaines vérités le rattrapent. Il tente de concilier son rôle d’époux, de père et d’homme du village, parfois avec maladresse, parfois avec une grande noblesse. Carlo n’est pas parfait, mais il est profondément humain : il se trompe, il se reprend, il apprend. Son chemin est celui d’un homme qui cherche à faire au mieux dans un monde où les conventions pèsent lourd.

La sororité, le combat contre le patriarcat, le besoin d'égalité, le secret, la guerre, le fascisme, ce roman vous embarque, vous ballote d'émotions en émotions pour vous laisser un sourire doux-amer à l'épilogue. Quel personnage cette Anna ! Faite de résilience, de droiture et de colère sourde, elle avance. L'humanité des personnages tient dans ce que l'amour est leur moteur même si l'absolu réside parfois dans ce que l'on se refuse à vivre pour ne pas briser les conventions.

Un très joli moment de lecture.

Pour aller plus loin : 

Interview de Francesca Giannone La porteuse de lettres, BIBLIOSURF

mercredi 19 août 2026

LES PROJECTILES de LOUISE ROSE


 LES PROJECTILES

Autrice : LOUISE ROSE

Aux Éditions P.O.L./ FICTION

C’est l’histoire d’une fuite et d’une quête sur cinq jours. Bébé, la jeune héroïne de ce premier roman, quitte brusquement son compagnon pour aller chercher une boîte qu’elle a enterrée dans le jardin de la maison où elle a vécu enfant. Cette boîte renferme des babioles secrètes qui, au fil du récit, se manifestent sous la forme de flashbacks.

La fuite de Bébé donne lieu à un avis de « disparition inquiétante ». Cinq jours de suspense, d’accidents, de souvenirs qui remontent à la surface, mais racontés à rebours. Le roman s’ouvre sur le chapitre 16, le dernier, où Bébé atteint son but et retrouve sa boîte, pour remonter dans le temps jusqu’au premier chapitre dans lequel Bébé bifurque étrangement, s’échappe d’un quotidien auquel elle ne peut plus appartenir. Pourquoi disparaître ainsi, uniquement pour retrouver une vieille boîte en métal ? Bébé n’a pas la réponse. Et ça ne l’intéresse pas. Elle vit une aventure à tiroirs. Les projectiles, ce sont des souvenirs, des traces, des objets et des mots qui déboulent dans le récit, et apparaissent sous forme d’impacts. Quelque chose n’est pas à sa place ou n’en a pas. Cette lecture à rebours permet de jouer avec le récit et les attentes du lecteur, comme dans un jeu de piste et un puzzle.

Roman virtuose, burlesque, plein d’humour, d’énigmes, de suspense, où les jeux de langage participent de la quête. Le moindre détail devient signifiant. La fuite crée un léger trouble dans le temps et l’espace, dans la vie elle-même. Le roman est une échappée reliée à un objet dérisoire et immobile mais où toute l’émotion d’une existence semble se concentrer et vibrer. L’objet de la quête est un secret, enfermé dans une boîte dont les objets modestes sont eux-mêmes des secrets en forme de souvenirs. Comme si Bébé devait quelque chose à l’enfant qu’elle a été, un pacte indicible, infime et intime. Un pas de côté qui nous propulse dans une autre dimension que tente de nous faire vivre ce récit à rebours.


Mon avis : 


Une fuite en avant que Louise Rose nous conte à rebours. Une quête pour retrouver un morceau d'enfance. Bébé se jette dans un train, puis se glisse dans un jardin dans lequel elle n'a plus vraiment de repères. Elle reconnaît le chat, mais n'y voit pas de mauvais présage.

Entre le chat d'Alice au pays des merveilles, la naïveté de Bébé  (que l'on ne laisse pas dans un coin) et cette recherche d'un morceau du passé comme pour conjurer le présent, les références qui vous viennent à la lecture de ce roman pas comme les autres sont pléthoriques. Mais où se situe la vérité, celle de Bébé et celle du lecteur ?

Difficile de suivre ce besoin irrépressible de Bébé de retourner sur les lieux de son enfance, de quitter Boris, son compagnon, à peine lui a-t-il apporté ses yaourts préférés. Cet empilement incroyable de mots inarticulés qui lui reviennent de ce moment où elle vivait avec Tonton Bermuda et Monique. À l'image de cette question gravée dans sa mémoire : « Un jour elle lui avait demandé, à tonton Bermuda, pourquoi les chiennes enterraient les os au fond du jardin. Spourgardéleurtrézorbienocho mon poussin ». Les mots ne s'articulent plus, ils s'enchaînent d'un bloc pour finir scellés dans le souvenir de Bébé, avant de lui revenir en plein visage comme autant de projectiles du passé.

Ce roman est inclassable, véritable jeu de piste. On tourne les pages pour savoir quel événement a été le déclencheur de ce retour vers le passé pour Bébé. Les projectiles sont en réalité un puzzle dont les pièces ont été jetées pêle-mêle et qu'il faut tenter de reconstruire. Accepter de ne pas tout comprendre.

Un récit déstabilisant. « Partir, c'est déjà une raison » : aller au bout de ce roman est un challenge.







EMMA M. LION de Beth BROWER


 EMMA M. LION

Autrice : Beth BROWER

Aux Éditions Flammarion

Mars-Avril 1883 "Je suis arrivée à Londres sans aucun incident. Récemment, je n`ai vécu que de très rares victoires, et ceci en est une." Passez la porte de Lapis-Lazuli House et laissez-vous guider par la plume aiguisée et sarcastique d`Emma M. Lion. Un charme à la Jane Austen, un humour résolument moderne. Après trois ans passés au service d`une cousine aussi riche qu`odieuse, Emma M. Lion retrouve enfin sa bien-aimée Lapis-Lazuli House, dans le charmant et fantasque quartier londonien de St. Crispian. Ses ambitions de mener une vie d`étude et de mondanités en jouissant du plus de liberté possible étaient déjà une gageure, mais c`était compter sans son insupportable Cousin Archibald et sa redoutable tante, Lady Eugenia Spencer, qui semblent avoir voué leur existence à rendre la sienne impossible.


Mon avis : 


Lapis-Lazuli House est bien davantage qu’une maison pour Emma M. Lion. Orpheline dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, elle quitte sa cousine pour rejoindre la demeure qui lui reviendra à sa majorité. Dès les premières pages, le roman vous happe : Emma, avec son tempérament rebelle et sa langue parfois acérée, rappelle ces héroïnes indomptables que la littérature anglaise a offertes au monde. Reléguée dans les combles par son cousin Archibald, elle transforme ce recoin en un domaine propret et accueillant, comme pour affirmer qu’on ne relègue pas si facilement une jeune femme déterminée.

Peut-on être délicatement acerbe ? Emma le peut, et elle le doit pour affronter la pingrerie d’Archibald, qui oublie un peu trop volontiers la rente dont il est redevable. À l’instar d’Elizabeth Bennet, elle manie la finesse, la diplomatie et une forme de malice pour obtenir ce qu’elle estime lui revenir de droit.

Beth Brower brosse ainsi le portrait d’une société patriarcale où les femmes doivent lutter pour être simplement traitées équitablement. Mais Emma M. Lion n’est pas qu’un roman sur l’émancipation féminine : c’est aussi un objet-livre conçu comme l’écrin du journal d’Emma, un petit bijou pastel que l’on ouvre avec la même curiosité que l’on pousserait la porte de Lapis-Lazuli House.

Les descriptions des lieux qu’affectionne Emma participent pleinement au charme du récit. St Crispian devient un personnage à part entière : son église, ses rues, ses habitants (et même son fantôme) composent un quartier dans lequel le lecteur aime flâner aux côtés d’une héroïne dont l’esprit et la malice rappellent les grandes figures féminines de la littérature anglaise.

On referme ce premier tome avec l’envie immédiate de poursuivre le chemin aux côtés d’Emma. Sa voix, son humour et sa détermination donnent à ce récit une énergie que l’on a hâte de retrouver dans la suite.

L'INVITÉE SURPRISE de ALISON ESPACH

L'INVITÉE SURPRISE

Autrice : ALISON ESPACH

Aux Édistions POINTS

« L’hôtel est exactement comme l’espérait Phoebe. Dressé au bord de la falaise, il semble l’attendre patiemment. Elle ne voit pas l’océan derrière l’édifice, mais elle sait qu’il est là, de la même façon qu’elle sentait la présence de son mari, en train de taper son livre dans son bureau, chaque fois qu’elle se garait devant la maison. L’amour était un fil invisible qui les connectait en permanence. »
Cet hôtel, le Cornwall Inn, Phoebe en a rêvé avec son mari. Mais elle est seule quand elle descend du taxi, sans bagages, dans la magnifique robe de soie vert émeraude qu’elle n’a jamais osé porter. Si elle a vécu sans éclat, elle mourra avec panache. Tout est prévu, de la promenade sur la plage au coucher du soleil au plateau de fruits de mer, en passant par la crème brûlée et la boîte de comprimés… Tout, sauf un détail : l’hôtel est entièrement réservé pour un mariage grandiose, une semaine de festivités. Et la mariée ne laissera personne gâcher son grand jour.
Avec L’Invitée surprise, Alison Espach signe un roman sensible et fascinant à l’humour piquant qui nous plonge dans la psyché d’une femme sur le fil du rasoir.


Mon avis :

Il suffit d'un tout petit rien parfois pour qu'un plan parfait tombe à l'eau. Une réservation dans un hôtel huppé de Rhode Island, la robe idéale, l'océan... Seulement voilà, l'hôtel est privatisé pour un mariage, les invités font la queue pour prendre leur clé de chambre. Tout le monde vante le couple qui va se marier : Gary est si parfait, Lila est si jolie. 

Rien pourtant ne doit détourner Phoebe de son objectif, même pas d'avoir rencontré la mariée dans cet ascenseur. Et pourquoi lui a-t-elle tout dit de son funeste projet ? Cela a été plus fort qu'elle. 
La mariée a tout organisé, six jours de festivités, des animations, et LE mariage de conte de fées. Pas question d'une suicidée en robe vert émeraude dans cet espace-temps.

La gageure réussie d'Alison Espach est de transformer ce huis clos au bord de l'océan et cette rencontre improbable de deux destinées opposées en une ode touchante à la sororité et à la vie. Une plume sensible, poudrée d'humour incisif pour démontrer qu'une rencontre peut tout changer.

L'autrice aborde des thèmes difficiles comme le deuil d'un amour et d'un compagnon, la remise en question de toute une vie y compris professionnelle, la solitude. Ce roman sonne juste, il mêle efficacement l'absurde, le désespoir et le piquant de situations qui montrent la volonté de contrôle des deux héroïnes. On y suit la rencontre de Lila et Phoebe : l'une, gâtée par la vie, autocentrée qui voit son mariage avec Gary comme la consécration d'une vie pleine et heureuse, mais seule au point d'être sans filtre avec Phoebe, jusqu'à la prendre en otage d'un mariage alors qu'elle vient de divorcer.  

Ce roman est captivant, des situations cocasses, on souhaite savoir laquelle des deux protagonistes verra son projet gâché ou s'il y aura un épilogue heureux. Alison Espach réussit le pari de sortir des clichés pour nous embarquer dans un récit poétique et touchant. Il aurait pu être écrit par une descendante de Jane Austen.

Une écriture rythmée, ciselée, des personnages à la psychologie approfondie, un accrolivre comme on les aime.