dimanche 19 juillet 2026

NOURRICES de Séverine CRESSON : L'industrie mercenaire la mal nommée


 NOURRICES

Autrice Séverine CRESSON

Aux Éditions DALVA

Un premier roman français exceptionnel, aussi sensuel que bouleversant. A travers les aventures de quelques femmes, on découvre l'incroyable vie des nourrices, ces mères invisibles sur lesquelles a reposé toute une industrie pendant plusieurs siècles.
Dans ce village, c'est du corps des femmes qu'on tire l'argent qui fait vivre les familles. Car ici, on vend une denrée précieuse : le lait maternel. Sylvaine, son propre enfant à peine sevré, accueille chez elle comme tant d'autres une "petite de la ville". Mais une nuit, en pleine forêt, elle découvre un bébé abandonné dans une clairière et à ses côtés un carnet qui raconte son histoire. Elle ne pourrait veiller sur ces trois nourrissons et quand celle dont elle a la garde meurt dans son sommeil, elle n'hésite pas à échanger les bébés. L'enfant mystérieuse prend la place de Gladie, cette petite fille qui lui avait été confiée...
Avec ce premier roman sensuel et bouleversant, Séverine Cressan révèle les rouages troublants d'une industrie méconnue. Dans ces pages inoubliables, elle nous entraine dans un univers où la nature et l'enchantement ne sont jamais loin et réinvente l'histoire de ces mères invisibles.


Mon avis

Séverine Cressan nous embarque dans un voyage dans le temps, au cœur d’un territoire rural proche d'une grande ville. Quelques heures de route qu'Allouïn, dit "la Chicane", parcourt inlassablement pour que les nourrices viennent remplacer les femmes dont la condition impose de ne pas allaiter.

Avec un paradoxe qui n'est pas sans rappeler l'univers de Sandrine Collette, l'autrice nous rappelle que dans une époque pas si lointaine, les femmes n'étaient pas maîtresses de leur vie ni de leur corps. Pour assurer la survie de leur propre famille, elles devenaient des "femmes laitières", souvent sans même percevoir les sommes qui leur étaient dues pour cette fonction, ni pour l'amour qu'elles ne manquaient pas d'offrir aux enfants. Ce parallèle avec Sandrine Collette me vient aussi du fait que certaines régions, comme le Morvan, ont été historiquement très actives dans cette quasi-industrie des nourrices.

Le roman donne à voir combien les femmes ont pu être réduites à des objets utilitaires que les hommes s’arrogeaient le droit de rendre fertiles à tout point de vue. Quoi de plus normal pour un fermier que de disposer des "femelles", jeunes ou moins jeunes, quand les engrosser permet en plus de s'enrichir ? La Chicane est le vil rouage de cette exploitation que les hommes ne contestent en rien.

Pourtant, ce drame sombre est illuminé par la tendresse. Sylvaine, qui se voit obligée par sa condition à engager un allaitement mercenaire, offre un amour infini à l'enfant de lune, sa "Gladie" (Aglaé). Elle incarne l'ambassadrice délicate d'un amour né hors création, né simplement de la vulnérabilité d’un tout-petit qu’elle considère à l’égal de son propre enfant. Face à la cruauté de cette époque, le récit explore aussi la folie qui percute ces mères citadines à qui l'on arrache le bébé pour l'envoyer à la campagne sous prétexte que leur rang leur interdit d'allaiter.

J'ai profondément aimé la plume de Séverine Cressan. Elle nous raconte ces mères de lait, pas toujours solidaires pour obtenir l'enfant à nourrir, mais qui retrouvent la sororité en résistant sans violence, par un chant qui ramène leur sœur d'infortune. De la poésie surgit ainsi au cœur du drame. L'autrice détaille avec beaucoup de justesse cette réalité texturée : la femme-laitière qui travaille son bambin sur la hanche, ou la "nourrice sèche" quand l'âge ne permet plus de fournir du lait. Elle évoque aussi les "trouvés", ces enfants abandonnés sur les marches des églises qui, s'ils rapportent moins, deviennent des outils d'aide chez le patron dès l'âge de 6 ans.

Il faut savoir qu'en France, le dernier bureau des nourrices n'a fermé ses portes qu'en 1936. Si la temporalité du roman est volontairement laissée au choix du lecteur, la sensibilité de l'écriture permet de toucher du doigt cette mission imposée à tant de femmes au cours des siècles passés pour quelques sous.

Nourrices est un primo-roman intense, doté d'une écriture pudique même dans les scènes de violences faites aux femmes. En donnant une voix à ces mères de sang et mères de lait, Séverine Cressan leur rend une dignité hors du champ d'un mercantilisme qui n'enrichissait que les hommes. Une réalité sordide magnifiquement éclairée par la poésie et la musicalité de l'écriture.

Une très belle découverte.

Pour aller plus loin : 

SEVERINE CRESSAN : le choix du thème

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire