LES MANDRAGORES
Auteur : Marius DEGARDIN
Aux Éditions du Panseur
Lien vers Les Mandragores
Paris, années 80, l’Amore e Gusto, restaurant italien à l’abandon, abrite une fratrie d’orphelins, les Cipriani. Benito, le petit dernier, vient tout juste d’avoir 18 ans. Il aimerait avoir l'assurance et la rage de Primo, la bonté naturelle et la force de Piero, ou encore la révolte de sa soeur, Chiara. Il aimerait leur dire, mais Benito, lui, c’est le silence... Alors, quand ils reçoivent une lettre de leur mère annonçant son retour après 10 années d’absence, l’équilibre précaire de la famille bascule dans la nuit.
Récit d’une errance depuis les bas-fonds de Paris jusqu’aux couloirs de Saint-Anne, nous suivons Benito dans son périple ponctué d’incompréhension, de drames et de rencontres émouvantes, à la recherche de soi-même et des autres.
À vingt-deux ans, Marius Degardin signe un premier roman fracassant. Avec une gouaille troublante de sincérité, Les Mandragores nous entraîne dans une quête d'une profondeur stupéfiante pour “briser le silence et faire rire les copains avec les mêmes mots”. Les Mandragores, l’histoire d’une jeunesse en lutte contre l'accablement, l’enfermement et le désespoir, et qui ose faire face à la lumière.
Mon avis :
Marius Degardin nous offre un roman sombre. L’histoire d’une fratrie, composée de Primo, Piero, Chiara et Benito le cadet, laissée à l'abandon dans un lieu qui, sur le papier, ferait rêver : un restaurant italien. À y penser, on pourrait saliver. Mais l’Amore e Gusto, désormais en totale décrépitude, ne laisse aucune place aux saveurs tant la misère en a pris possession.
Ce lieu est en réalité le second volet d’un accord tacite et sinistre conclu pendant la guerre d’Algérie entre leur père, rongé par le remords, et son supérieur, un aristocrate haut placé. Pour sauvegarder les apparences et sceller de sombres secrets, le silence a été acheté au prix fort. L'aîné, Primo, a ainsi été offert avant même sa naissance à cet homme sans scrupules, une terrible transaction qui représentait aussi pour le père une bouche de moins à nourrir. Plus tard, après la guerre, le père finira par abandonner le reste de la fratrie. Leur mère, déjà perdue dans le chagrin et l’alcool, n’a pas davantage choisi de rester.
L'aîné vient désormais régulièrement apporter de quoi subsister aux trois autres. Le reste du temps, c’est la débrouille. Piero, Chiara et Benito font de leur mieux pour survivre, et surtout pour honnir ces parents absents.
Benito n'avait que six ans quand sa mère est partie, un âge trop tendre pour qu’il en conserve un souvenir précis. De son passé, il ne connaît que les récits façonnés par Primo, nourris de colère et d’amertume. Le roman ne dit rien explicitement de ce que l'aîné a subi auprès de cet aristocrate, mais tout laisse deviner que cette expérience a nourri en lui une rage sourde, une violence qu’il transmet, des années plus tard, au benjamin à travers ces récits différés.
Le petit dernier grandit ainsi dans une mémoire qui n’est pas la sienne, mais déjà chargée de violence. Il n’a pas le talent de musicien de ses frères. Le silence, lui, l’a choisi. Les mandragores aussi. Il tente de se pendre et ne doit sa survie qu’à Chiara, qui le découvre à temps.
Un récit violent et lumineux comme un soir d’orage.
Car nous ne sommes peut-être pas définis par ce que les autres déposent dans notre berceau. Benito en est la preuve bouleversante. Même dans la terre la plus sombre, something cherche à prendre racine : un jardin à cultiver, une lueur obstinée, une possibilité d’échapper à l’héritage.
La plume de Marius Degardin est brute, presque orale, comme ces contes que l’on murmure au creux des veillées, entre peur et fascination. Il dit sans fioritures la noirceur d’une légende que son narrateur s’approprie, comme une graine arrachée à la nuit pour tenter d’en faire surgir une vie.
Il peut sembler paradoxal de dire que je suis tombée sous le charme de cette plume. Et pourtant. Elle nous rappelle combien il est essentiel de chercher la lumière, même dans les lieux les plus sombres. Combien il est nécessaire de conjurer la légende des pendus, d’en détourner la fatalité, pour en extraire une vie (fragile, naissante) qu’il nous appartient de cultiver. Ce roman pourrait se lire comme une ode délicate à la joie, celle qui subsiste envers et contre tout.
Laisser alors infuser la joie de lire un auteur lumineux.
NOTE 4/5
P.-S. : Ceux qui me suivent connaissent ma grille de notation où le 4/5 signifie « un livre aimé mais… ». Ce roman d'une immense dureté m'a bousculée et s'éloigne de mes lectures de prédilection. Pourtant, face à la jeunesse de l'auteur et la maturité stupéfiante de sa plume, je n'ai pu que m'incliner. Un grand talent à découvrir.

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